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Daftworld

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Bienvenue sur le blog du plus grand fan Officiel de DAFT PUNK !!!


Nuits blanches et gueules de bois : la véritable histoire de la French Touch

Publié par daftworld sur 3 Novembre 2015, 12:47pm

Nuits blanches et gueules de bois : la véritable histoire de la French Touch

Il court. Il court comme un dératé, le souffle haletant. Comme s’il jouait sa vie. Des billets de banque s’échappent des poches de son blouson et flottent un moment dans l’air, comme au ralenti, avant de venir s’échouer dans l’herbe trempée par la rosée du matin. Il court et derrière lui s’efface petit à petit l’ombre du château de Vaux- le-Pénil, dont les formes chevalières se réveillent peu à peu, forcées par l’aube naissante.

À mesure que la lumière du jour grignote le décor, c’est l’histoire qui se lève et s’étire. Celle d’une bâtisse millénaire adossée à la Marne, assaillie par les hommes de la ligue du temps des guerres de religion, réquisitionnée par le roi Henri IV, propriété d’un conseiller de la femme de Louis XV et qui servit également de quartier général au tsar russe Alexandre Ier après la chute de l’Empire napoléonien. C’est dire si les murs froids de la Salle des Gardes, mais aussi ceux des caves du château, ont été les témoins de scènes légendaires. Mais ont-ils déjà tremblé comme cette nuit de juin 1996 ?

Le temps d’une soirée, le château de Vaux-le-Pénil vient de remiser aux oubliettes mille ans de traditions pour se fondre dans l’ère du temps. Promoteur hurluberlu des soirées house "Xanadu", Frédéric Agostini a transformé ce chapiteau de pierre inscrit à l’inventaire des monuments historiques en dancefloor géant et foutraque. Ce soir-là, ils sont des centaines à en être. Ils ont pris des navettes aux portes de Paris, d’autres ont embarqué des copains dans leurs voitures et se sont garés devant le bois qui borde le château, plein à craquer. Dans la salle qui jadis accueillit Henri IV et sa cour, la foule s’agite, secouée par les rythmes chicagoans balancés par Zdar, la moitié du groupe Motorbass.

La piste explose quand les enceintes crachent les premiers kicks de "Da Funk"

Fred croise des têtes connues. Tout le petit monde de la scène house parisienne est là, à sa soirée. Dans un coin, David Blot, le saint patron des bons plans chez Radio Nova, discute avec un type. Il agite les mains fiévreusement. Peut-être s’est-il encore laissé embarquer dans un de ces débats sans fin sur l’héritage de Manchester dans la culture clubbing. Ailleurs, au détour d’une porte, Fred croise ce grand échalas de Pedro Winter qui lui tombe dans les bras. Toujours enthousiaste, celui-là ! Casquette de pompiste vissée sur la tête, petit bouc qui file sur le menton, le sourire bonhomme, le fameux Pedro lui glisse un flyer.

Mais à peine a-t-il le temps de dire à Fred qu’il serait ravi de le voir à sa prochaine soirée organisée au Palace, à Paris, qu’un mouvement de foule se dessine. Les gens se précipitent au fond de la salle de réception. Deux gamins, un petit replet accompagné d’un grand maigre, tous les deux sanglés dans des teddy flashy, viennent de prendre place derrière le DJ booth. C’est l’attraction de la soirée.

 

Depuis quelques temps, on bruisse à l’évocation du nom de ce drôle de duo. On les appelle les Daft Punk. La piste explose alors quand les enceintes crachent les premiers kicks de "Da Funk", le maxi des deux garçons. Fred sourit. Devant lui, des dizaines de jeunes gens se laissent aller à une frénésie endiablée. La tête dans les nuages, ils essayent tous d’attraper la boule à facettes qu’ils rêvent en soleil de leur nuit.

Quelqu’un pose la main sur l’épaule de Fred. Se retournant tant bien que mal, coincé entre deux fêtards extasiés et en nage, il tombe sur Zdar. Le DJ, essoufflé, vient de laisser la place aux Daft mais aimerait continuer à jouer. Il n’a qu’une envie : passer des disques jusqu’à ce que le jour arrive. Il n’a qu’à prendre la suite de Jeff K, qui s’échine alors derrière les platines dans la salle du bas. La fête bat son plein. C’est une bulle, un cocon moite où l’on s’aime et l’on se perd, loin du monde, de sa fureur et de sa peur du lendemain.

Fred danse sans penser à rien lorsqu’un agent de sécurité lui souffle un mot à l’oreille. Dehors, plusieurs dizaines d’hommes en uniforme ont pris position devant les grilles. Le château est assiégé. Ce ne sont pas les âmes damnées et bottées du Duc de Guise mais la police. Ils veulent arrêter la fête, illégale selon eux. Fred se glisse à côté des Daft Punk. Il faut tout arrêter. Tout le monde doit décamper.

Tandis que le mot passe, Fred discerne parmi la foule des hommes enfilant des brassards rouges de la police. Ils sont déjà là. Fred se fond au milieu du monde. Si la police met la main sur lui, il est foutu. Il récupère la caisse, distribue quelques billets aux DJ, croise des copines à qui il en fourre entre les seins et s’échappe par une petite porte avant de se mettre à courir comme un dératé. Il court le plus loin possible du château, sans savoir vraiment où il va. Il court. Il peut s’enfoncer dans les bois avoisinants, s’enfuir à la nage par la Marne. Forcer le barrage policier, peut-être. Tout s’embrouille dans sa tête.

Il court, lorsqu’une Mini Austin déboule de ce qu’il reste de la nuit mourante. La portière du côté passager s’ouvre. Au volant, Fred découvre le jeune Pedro Winter. Il ralentit le pas et vient s’affaler à côté du conducteur dans un dernier nuage de billets. À l’entrée du château, alors que Fred se lovera dans son siège au point de presque disparaître sous la boîte à gant, Pedro Winter offrira à la bleusaille son plus beau sourire pour passer entre les mailles du filet et regagner Paris sous les premiers rayons de soleil.

Pedro Winter

Exténué, lessivé, les yeux bouffis de fatigue et cernés de stress, Fred rentre dans son petit appartement de la rue Quincampoix où sa petite amie américaine l’attend, morte d’inquiétude. Aussi, tout juste vient-il de s’endormir que quelqu’un se met à frapper à la porte. Somnolant, Fred sursaute. Il se lève, titube jusqu’à l’entrée. Derrière la porte, on crie d’une voix mal assurée : "C’est Jérôme !" Ce n’est pas Jérôme. Ce n’est pas son pote journaliste chez Radio FG. La voix est trop rauque. Bon sang, c’est la police.

Debout, en caleçon, Fred se demande quoi faire. Il jette un coup d’œil rapide à sa copine, endormie dans le lit. Il ne sait pas qu’il a oublié de fermer la porte d’entrée. Les policiers, eux, ne savent pas que la porte est ouverte et qu’ils n’ont qu’à tourner la poignée pour rentrer dans l’appartement. Ils décident alors d’y aller franco et enfoncent la porte. Surpris par le peu de résistance offerte par cette dernière, ils sont emportés par leur élan et s’affalent au sol. Aux pieds de Fred. Toujours en caleçon, l’homme de Xanadu étouffe un rire.

Des raves plein la tête

Au début des années 1990, Paris vit une révolution. La Ville Lumière se transforme en boule à facettes géante. Titillée par ses voisines britanniques, belges et hollandaises, fascinée par les secousses qui agitent les lointaines New York, Chicago et Detroit, Paris se laisse dévorer par la culture techno.

La musique électronique bourgeonne en ribambelles de genres, de l’ambiant au garage en passant par la transe et la jungle. Pour le petit essaim naissant d’aficionados, la norme prend la forme d’une rave. Ces rassemblements de teufeurs s’imposent alors comme les seuls endroits où l’on peut exprimer pleinement sa passion pour la techno, loin de l’intelligentsia parisienne qui ne jure encore que par la pop et la new-wave.

Loin des Bains Douches, les raves défrichent des terrains et des émotions inconnus, sans barrière à l’entrée. On se donne rendez- vous porte Maillot ou place de la Nation et l’on convole entre copains jusqu’aux sound systems. Il y a la Champignonnière, pas très loin de Meudon, le Fort de Brétigny, le Pont de Puteaux. On vient y écouter un mélange de tous les genres déclinés par la techno, sous l’égide de Manu le Malin, Laurent O et d’autres.

 

Philippe Cerboneschi, lui, découvre les raves la veille de Noël 1991. Ce jeune homme aux yeux bleus a débarqué de sa Savoie natale quelques années plus tôt. Passionné par le son, ses sillons et ses mélodies, Philippe bosse comme ingénieur du son dans différents studios d’enregistrement. Loin de la pesanteur des basses techno, il a passé les derniers mois à mixer les samples jazzy de Qui sème le vent récolte le tempo, le premier classique du rappeur MC Solaar.

Ce soir de décembre 1991, sur les conseils du mannequin Roussia, Philippe décide d’aller tâter de la rave. Accompagné de son assistant- studio, un jeune versaillais nommé Étienne de Crécy, il découvre alors la Trance Body Express sur une péniche amarrée en bord de Seine, du côté de Boulogne-Billancourt. Ce soir-là, Philippe vit une épiphanie, la découverte d’un monde caché, nouveau, ultime. Jamais son cœur n’avait battu ainsi.

À partir de ce jour, Philippe et son ami Étienne ne vivent plus que pour la techno et les raves. Coincés dans la pénombre des studios la semaine, les deux amis passent le temps en discutant de leurs plans pour le week-end, ils écoutent avec fébrilité l’émission "Rave Up" du vendredi sur Radio FG, qui annonce les bons plans raves et avisent dans la foulée. Avec leurs treillis, leurs bonnets et leurs gros gilets, ils sont tels des combattants qui vont au front, prêts à guerroyer dans la boue. En bons soldats, ils sont chargés comme jamais.

Ils aiment voir le soleil se lever au son d’Underground Resistance, repartir dans la Golf de Philippe entassés à cinq ou six, filer sur le périphérique nord et faire des aller-retour qui n’en finissent plus entre la Porte d’Aubervilliers et la Porte de la Chapelle, seul créneau où il peuvent capter Radio FG à l’heure du petit-déjeuner. Et la montée ne s’arrête pas là. La soirée se transforme toujours en after dans le petit appartement de Philippe situé au-dessus de la place Blanche, rue Constance.

Bob Sinclar scrute Gilb’R qui, lui, observe du coin de l’œil DJ Gregory. Et lorsque l’un d’eux décide d’acheter le disque qui passe, les autres dégainent leurs portefeuilles dans un mimétisme frénétique.

Philippe vit à cent à l’heure et ne veut pas s’arrêter. Jamais. Cette fameuse rave de Noël 1991 a été une telle révélation qu’elle lui a donné une autre envie, soudaine, impulsive. Quelques jours après cet électrochoc, le Savoyard contracte un crédit chez Cetelem et s’offre deux platines vinyle. Il file ensuite dans le quartier de la Bastille et passe des heures perdu dans les bacs des disquaires, comme Bonus Beat. L’enseigne, rapidement rebaptisée BPM, ainsi que sa bientôt nouvelle voisine Rough Trade, sont des lieux de passages obligés pour tous les amateurs du moment. Ils sont tous là, les apprentis DJ comme Philipe, mais aussi les DJ reconnus, les wannabes et les autres. Tous ces gens déjà croisés ici ou là, à une rave ou une autre. Tout le monde se connaît sans se connaître, se salue d’un clin d’œil à défaut de se serrer la main.

Le jour des arrivées des nouveautés anglaises, pas un habitué qui ne soit pas là. Chez Rough Trade, Ivan Smagghe, vendeur, DJ, et icône du milieu, passe chaque disque sur une platine. Chacun se jauge et attend la réaction de l’autre. Celui qui n’est pas encore Bob Sinclar scrute Gilb’R qui, lui, observe du coin de l’œil DJ Gregory. Et lorsque l’un d’eux décide d’acheter le disque qui passe, les autres dégainent leurs portefeuilles dans un mimétisme frénétique. La collection de vinyles de Philippe augmente de semaine en semaine et ce dernier s’impose rapidement comme un parfait "bedroom DJ".

De retour de rave, c’est dans le nouvel appartement de Philippe qu’il faut se pointer pour que la fête continue. L’endroit s’y prête tant. Au dernier étage d’un immeuble, une trappe s’ouvre sur un loft de rêve, comme ceux que fait Philippe au climax de ses fêtes en habit de guerre. De retour de rave, on danse sous le soleil qui transperce une grande verrière, on boit un dernier verre accoudé à un bar américain et l’on peut finir par s’affaler dans l’une des trois chambres occupées par Philippe, mais aussi Étienne, leurs copines respectives et d’autres amis. Une vie parisienne.

Bons plans sur la comète

À 22 ans, David Blot, fils de militants trotskistes trop vieux pour avoir connu Mai 68, ne sait pas trop où il va. Il est inscrit en Histoire à la fac de Tolbiac et se fait de l’argent de poche en faisant le surveillant dans le bahut dont il a lui-même ciré les bancs, le lycée Paul Bert. À vrai dire, il n’y a guère que la musique qui branche vraiment David. Celui qui a démarré sa carrière de mélomane par un concert de Renaud au Zénith avec sa sœur dans le creux des années 1980 est un primo fan de rock version New Order converti à l’acid house. Dans sa chambre de l’appartement familial de la rue Daviel, les piles d’exemplaires des Inrocks, qu’il accuse de ne pas avoir su prendre le virage techno, ont été remplacées par des numéros froissés des anglais The Face et NME. Le sol est jonché de magazines et de disques achetés tous les week-end à Bastille.

Un matin, attablé à la terrasse d’un café, il tombe sur un drôle d’encart en lisant le Libération du jour, piqué à son paternel. Radio Nova, la radio des branchés, du groove, la compagnie du célèbre Jean-François Bizot, la station des gens d’Actuel, publie une annonce indiquant qu’elle recherche de nouvelles têtes pour s’imposer comme "Le France Info de la musique". L’idée est de mettre en place un flash quotidien mettant en avant l’actualité musicale du moment.

David a déjà bossé pour une petite radio avec des copains. Remontant quatre à quatre les escaliers de son immeuble, il rentre chez lui le souffle quasi coupé, agrippe son téléphone à cadran et passe un coup de fil à l’institution de la rue du Faubourg Saint-Antoine. Ça sonne. D’une voix mal assurée, David demande le directeur de la programmation à la voix qui lui répond. Mince, c’était le directeur des programmes qu’il fallait demander ! Quel idiot. Tant pis.

À l’autre bout du fil, la voix grave et enfumée de Loïc Dury, égérie cool de la radio, résonne. David bredouille : il a lu l’annonce, il est à disposition pour faire de Radio Nova le "France Info de la musique". Simplement.

Chez David Blot

Loïc Dury sort d’une réunion. La radio a besoin de sang frais. Ce drôle de zigue qu’il a au téléphone lui fait bonne impression. Quelques jours plus tard, David Blot se retrouve catapulté dans les studios de Nova pour assister l’une des animatrices, Bintou. Cette dernière est en charge des bons plans. Les bons plans de soirées, de raves, organisées à Paris. C’est un point d’ancrage essentiel de la communauté des noctambules parisiens. Les bons plans servent d’agenda matriciel. Sans eux, personne n’est au courant de rien et personne ne sort. À charge pour David d’alimenter Bintou en bon plans.

S’il a connu quelques raves, celle du Collège Arménien est encore gravée dans sa mémoire, David n’est pas un fêtard invétéré. Ses nouvelles fonctions vont bientôt le forcer à poser les deux pieds dans la nuit, à poser des grilles de lectures sur les enseignes lumineuses, décortiquer les lignes de forces qui segmentent le clubbing parisien. À force de sortir, David met de moins en moins les pieds à la fac. Il aura son DEUG d’histoire en quatre ans. Sans que cela ne lui serve vraiment, en fin de compte. En 1994, après une saison passée aux côtés de Bintou et une autre affiliée aux zinzins de "La Grosse Boule", Édouard Baer et Ariel Wizman, David Blot obtient sa propre émission et continue de détailler les mêmes bons plans. À un détail près : les raves ont été balayées de l’agenda. Les free parties sont devenues un délire glauque. David, qui peine encore à se remettre d’une mauvaise descente qui aura duré près de quarante-huit heures, a coupé le cordon. Il n’est pas le seul.

Philippe Cerboneschi est lui aussi retombé brutalement sur terre. C’était un dimanche matin. Trop excité, il n’avait pas dormi de la nuit. Lorsque deux amis lui ont proposé de rejoindre une rave en fin de matinée, Philippe n’a pas hésité et est parti à jeun. Sur place, l’ingénieur du son a déchanté. Délesté du voile dont les pilules recouvraient jusque-là son regard, il fit la découverte d’une autre réalité, boueuse, crasseuse. Il ne remettra plus jamais les pieds dans une rave.

De son côté, cela fait longtemps que Frédéric Agostini les a abandonnées. Ce jeune homme de bonne famille, plutôt oisif quand il n’est pas occupé, l’hiver venu, à parader sur les pistes dans sa combinaison de professeur de snowboard, a l’idée de lancer une nouvelle forme de soirée. Loin des clubs dont il déteste le côté sélectif, cet habitué des bacs de BPM imagine une fête dans des lieux improbables où il inviterait les meilleurs DJ house. Ces fêtes s’appelleront les "Xanadu". La première aura lieu dans une église.

David Blot, qui ne joue presque plus que de la house dans son émission, se fait volontiers le relais de ces nouvelles soirées. Il n’hésite pas non plus à inviter Frédéric pour en parler en studio. L’animateur, plutôt posé, intello et collectionneur de références, découvre alors ce qui semble être son parfait opposé : le cheveu ras, le sourcil noir, Fred Agostini est une boule d’énergie, toujours aux aguets, prêt à sortir une blague, à saisir l’opportunité, à serrer la bonne paluche. Avant de démarrer l’interview, Fred prend David par le bras. Avec sa voix de fumeur ascendant gouailleur, le maître des Xanadu chuchote : il ne faut absolument pas assimiler ses fêtes à des raves. Cela ferait mauvais genre !

Daft Punk par Pedro Winter

Évidemment, David, malicieux, démarre l’émission par la question qui tue : "Alors, pourquoi ne faudrait-il pas appeler les Xanadu des raves ?". Après cette interview, David Blot a probablement passé un morceau extrait d’un des premier maxi de Daft Punk, signé sur le label écossais Soma. Ce sont ses nouvelles coqueluches. À l’époque, en soirée, dans les couloirs de la radio, en terrasse d’un bar, il ne cesse de dire la même chose : le fait d’avoir ralenti le tempo à 100 BPM et de filtrer le son est un concept tout bonnement génial.

David connaît bien les Daft Punk. Tous trois appartiennent aux mêmes cercles de fanas de la house qui traînent chez les disquaires à Bastille et boivent des coups au What’s Up Bar. David les a rencontrés dans une fête organisée chez les parents de Thomas Bangalter, rue Norvins à Montmartre. Il avait accepté d’y rejoindre une connaissance, Serge Nicolas, un graphiste à qui l’on doit le premier logo des Daft. Le journaliste s’était vite lié avec le duo. Pour ses 24 ans, David avait organisé un anniversaire dans l’appartement dans lequel il venait d’emménager seul, près de la rue Montorgueil. En jetant un coup d’œil à sa cuisine colonisée par les cadavres de bouteilles de bière, il avait découvert Guy-Manuel, le deuxième Daft Punk, vautré sur le carrelage de sa cuisine, cuvant confortablement son alcool. Une expérience fondatrice pour démarrer une amitié sincère.

Pedro déjà busy

Parmi les bons plans dont David se fait l’écho dans le "Blot Job" figurent également les soirées "Hype", prononcé "hipé", organisées dans le fumoir du Palace. Quinze ans plus tôt, lorsqu’ils n’étaient pas occupés à se trémousser sur de la disco un étage plus bas, la fine fleur de la nomenklatura parisiano-mondaine, du philosophe Roland Barthes au créateur Yves Saint Laurent, y refaisait le monde à la lueur de chandeliers baroques. Voilà maintenant que l’on y gigote de concert sur des rythmes house enchanteurs.

Le maître de cérémonie ne porte pas de costume cintré, étranglé par un nœud papillon à l’instar de Fabrice Emaer, l’ancien patron des lieux. Lui préfère les tuniques de la rue, balade son corps longiligne dans des maillots de baskets et porte beau la casquette de pompiste. Avant d’être un noctambule sacré roi de la fête dans le salon le plus prisé de la rue du Faubourg Montmartre, il reste d’abord un skateur. C’est sur une planche à roulette que Pedro Winter a commencé à découvrir Paris et ses nuits.

Pierre Winter est une mascotte que l’on aime saluer. Avec sa bonne humeur, son sourire, son enthousiasme à découvrir le monde et ses dessous, le jeune homme attire.

Ce Parisien du XIXe arrondissement a grandi seul avec sa mère, chargée des relations publiques chez RTL, tandis que son père bourlinguait à travers le monde pour le compte du ministère des Affaires étrangères canadien. Après quelques années à s’embêter dans le huis clos d’une pension d’Issy-Les-Moulineaux, Pierre (que l’on appelle Pedro depuis un voyage au Venezuela en 1989) a filé droit dans Paris calé sur sa planche à roulettes. On l’a vu vers Bastille fouiner dans les bacs de Rough Trade, squatter le studio de Radio FG où il s’acoquine avec les DJ du cru, faire la queue devant le Rex le jeudi pour les soirées "Wake Up" de Laurent Garnier et traîner à Pigalle. Il n’a pas 18 ans que tout le monde le connaît dans le milieu du clubbing house. Pierre Winter est une mascotte que l’on aime saluer. Avec sa bonne humeur, son sourire, son enthousiasme à découvrir le monde et ses dessous, le jeune homme attire.

Axel Huyhn, un ancien mannequin de Jean Paul Gaultier, qui manage les Folie’s Pigalle, tombe sous le charme de ce feu follet qu’il voit écumer sa piste tous les week-ends. Il flaire le bon filon et lui confie l’organisation d’une soirée deux jeudis par mois. Pierre Winter choisit un nom qui fleure l’ère du temps : ses soirées sont "Hype" parce qu’elles seront cools. Il invite DJ Gregory, Patrick Vidal ou encore Dimitri From Paris. C’est un succès fou. Tant et si bien qu’après quatre ou cinq soirées, Winter reçoit un jour un coup de fil d’une huile de la nuit parigote.

David Guetta, ancien DJ hip hop qui a géré un temps les affaires du Queen, vient de reprendre la direction artistique du Palace et aimerait y insuffler un nouvel esprit, plus libre, plus léger, moins guindé. Toujours prêt à relever les défis qui s’offrent à lui, Pierre accepte illico. Faire la bringue sous les lambris rococo du Palace lui paraît terriblement excitant, comme un joli pied de nez à l’Histoire. Le jeune homme se consacre alors corps et âme à sa nouvelle affaire.

Avec son copain graphiste La Shampouineuse, il se siphonne l’esprit pour façonner une identité visuelle qui rendra ses soirées uniques sur la place de Paris. Il compulse les Archives de la presse et détourne des vieux visuels aux contours kitsch qu’il transforme en flyers. La touche du chef : tout est annoncé en espagnol. Pour la blague. Et Pierre devient définitivement Pedro.

Le néo-hispanique passeses semaines à naviguer dans Paris dans sa fameuse Mini Austin pour distribuer les flyers qui serviront de laissez-passer à ces soirées. Au point d’oublier qu’il est encore inscrit au lycée. À force de battre le pavé et le dancefloor, Pedro loupe son bac. Il s’en fiche : ce qui compte, c’est de réussir une bonne soirée, d’inviter les meilleurs. Dans la pénombre du fumoir du Palace, un joyeux bouillon composé de rédactrices de mode, de skateurs, de disquaires et d’oiseaux de nuit non identifiés pas forcément habitués du Palace se déhanchent sur les bandes-son mixées par les DJ du moment, des Daft Punk à Ivan Smagghe. Même David Blot est invité à passer derrière le booth.

 

À l’époque, Pedro Winter écoute en boucle un morceau fascinant, "Flying Fingers". Une ligne house vernie d’un scratch hip hop. Un truc génial qui déconstruit tous les codes du genre. Le titre est produit par un groupe inconnu au bataillon dont le nom évoque une division militaire débarquée d’un futur noir et industriel : Motorbass. Au détour d’une énième soirée passée à traîner dans les locaux de Radio FG, Pedro Winter tombe sur un petit brun au regard bleu mutin. Il s’appelle Philippe Cerboneschi, il est ingénieur du son. Il a aussi un groupe. Motorbass. "Flying Fingers", c’est lui ! Pedro est gaga. Il faut qu’il joue aux soirées Hype. Au Palace, Philippe, qui se fait appeler Zdar quand il passe des disques en solo, se fera remarquer après avoir décidé, dans un accès de folie joyeuse, de passer quatre ou cinq fois le même morceau, l’hymne "Funk Phenomena" du new-yorkais Armand van Helden, avant d’enchaîner avec du rap. Un drôle de bouillon pas vraiment au goût de David Guetta qui s’empressera d’hurler à Philippe, tel un croisé du clubbing à la grand-papa où rien ne doit se transformer ni se mélanger, de garder son cap house.

Le jour où il a installé ses platines chez lui juste après avoir découvert la lumière à la faveur d’une rave, Philippe n’a jamais eu qu’un rêve : devenir DJ. Passer de la musique, c’est ce qu’il préfère par-dessus tout. Synchroniser les rythmes, envoyer un kick, il adore ça. Au tout début, quand il rentre de rave dans son minuscule appartement de la rue Constance, accompagné d’une ribambelle de copains déchaînés et gonflés comme des ballons de baudruche, c’est toujours le même scénario qui s’écrit : Philippe sort quelques vinyles de sa collection et mixe jusqu’à ce que tout le monde s’endorme, ivre de fatigue bienheureuse.

Un soir, alors qu’il n’attend personne, quelqu’un frappe à la porte. Philippe est piégé.

Mais Philippe rêve d’autre chose : il veut mixer en grand, jouer pour du monde, du vrai. Faire sauter la foule. Cela dit, pour être DJ, pour se faire connaître en tant que tel, il faut avoir des projets à faire valoir. Cela tombe bien, son assistant et futur colocataire, Étienne de Crécy, a la même velléité créative. Les deux amis se mettent à bidouiller une techno matinée de house. Motorbass est né. Lorsqu’ils emménagent dans le fameux atelier d’artistes de la rue Lepic, le duo installe deux samplers dans un coin, une Atari 1040 et un S1000, ainsi qu’un synthé Juno qu’ils accompagnent bientôt d’une boîte à rythmes 808. Et quand ils ne sont pas calés sous leur grande verrière à tripoter leur machine, Philippe et Étienne s’exercent dans la pénombre du studio où ils travaillent, le célèbre Plus XXX.

Le premier travaille alors surtout avec des rappeurs, MC Solaar et Les Sages Poètes de la Rue. Philippe n’ose pas parler à ces derniers et leurs entourages respectifs de son projet, ni à ses collègues du studio, ni aux chargés de projets des maisons de disques qui passent une tête de temps à autre. La musique électronique traîne derrière elle un lot de clichés qui ont la peau dure. L’électro, c’est une musique de gays, de drogués, de ploucs du Nord qui aiment mettre de la moquette sur leur volant et collectionner les Arbres Magiques. Philippe se sent alors incapable d’argumenter pour déconstruire ces images grossières. Ainsi, chaque fin de journée, après que tout le monde soit parti, Philippe s’enferme derrière la porte molletonnée du studio et travaille jusqu’au bout de la nuit sur l’immense console mise à sa disposition.

Un soir, alors qu’il n’attend personne, quelqu’un frappe à la porte. C’est Jimmy Jay, le producteur de MC Solaar. Philippe est piégé. Jay lui demande de lui faire écouter ce qu’il fabrique en secret. La moitié de Motorbass ne peut pas se défiler. Résigné, le regard fuyant, il lance la piste et monte le son. Il serre les dents. Jimmy Jay, lui, explose. Ce qu’il écoute est génial. La mélodie, lancinante, sombre, les clap rythmés, les riffs soignés qui s’intercalent parfaitement. Tout est là. Le producteur a une idée : il contourne la console, s’installe devant les platines et se met à scratcher sur l’instrumental.

Le morceau s’appellera "Flying Fingers". Ce sera le titre phare du premier maxi de Motorbass. Avec son complice Étienne, Philippe presse les disques, imagine la pochette. Il charge les 45 tours dans le coffre de sa petite Golf et fonce jusqu’à Amsterdam pour les vendre chez Outer Limits. Il redescend ensuite vers Anvers et s’arrête chez US Import. À Paris, il débarque chez Rough Trade croulant sous les disques. Comme à chaque fois qu’un nouveau venu débarque pour lui présenter sa musique, Ivan Smagghe le toise et n’écoute qu’à moitié ce qu’il lui dit. Il consent tout de même à lui prendre quelques exemplaires. Tous partent en moins d’une semaine. Il faut un réassort urgent. Le maxi se vend à plusieurs milliers d’exemplaires. Ce petit succès d’estime permet à Philippe et Étienne de se faire connaître du microcosme électro.

 

Quelques semaines plus tard, Philippe déambule entre les bacs de Rough Trade. Il tombe sur la première release des excitants Daft Punk, un disque de couleur orange floridien barré en gros par le single bleu azur du groupe. Sous la mention des deux titres présents sur le CD, "Da Funk" et "Musique", coincé au milieu des crédits imprimés dans le même bleu azur, Philippe découvre un drôle de petit mot : "Shout out to Motorbass".

Il lève la tête. À l’autre bout du magasin, il devine la silhouette de Thomas Bangalter, le corps frêle cambré vers l’avant, la tête plongée dans les bacs de techno chicagoane. Les deux garçons se rencontrent. Thomas raconte son enthousiasme pour le morceau "A place like home" et ce fameux charley qui fait tss tss. Les bonnes ventes du maxi permettent également aux Motorbass de s’offrir un équaliseur et d’être remarqués par une maison de disques, PIAS, qui les signe pour un album. Surtout, Philippe a quelque chose à présenter en soirée. Le voilà donc DJ. Après les soirées Hype, Fred Agostini le contacte pour une soirée Xanadu. Nous sommes en juin 1996. Il est question d’un château à quelques kilomètres de Paris. Tout le monde sera là.

God Save Le Queen

Avec la victoire de la droite aux élections législatives de 1993, la cohabitation démarre. François Mitterrand se retranche à l’Élysée derrière les dossiers internationaux tandis qu’Édouard Balladur s’installe à Matignon. Cet homme à la voix noble et chevrotante installe un ancien commercial de chez Ricard au Ministère de l’intérieur, un bonhomme à l’accent corse bourru, déjà premier flic de France entre 1986 et 1988 sous Chirac. Un type dont on dit qu’il a trempé dans d’étranges affaires entre anticolonialisme paramilitaire et business pétrolier. Charles Pasqua. Place Beauvau, le Corse des Hauts-de-Seine place les raves dans sa ligne de mire. Trop droguées. Trop dangereuses. Trop libres.

En janvier 1995, toutes les préfectures reçoivent un document faxé par la Mission de lutte anti-drogue, sous le titre « Les soirées raves : des situations à hauts risques ». Le petit bleu répertorie les organisateurs de free parties ainsi que leurs soutiens et détaille comment enrayer le phénomène. Les descentes de police s’enchaînent dans la foulée. Ainsi, ce soir de juin 1996, le préfet de Seine-et-Marne a-t-il fait le nécessaire pour appeler plusieurs bataillons de policiers à se présenter selon une formation en quinconce devant les grilles du Château de Vaux-le-Pénil ?

Frédéric étouffe un rire. Devant lui, à ses pieds, quatre policiers en uniforme tentent de se relever péniblement après avoir enfoncé la porte ouverte de son appartement. Il n’a pas le temps de pouffer une deuxième fois qu’il se retrouve menotté, assis en caleçon sur son lit, à côté de sa copine qui vient de se réveiller. Les hommes en bleu fouillent l’appartement. Ils cherchent de l’argent, mais aussi de la drogue. Tout ce qui pourrait servir à faire tomber cette petite frappe qui a fait la nique à la police pendant trop longtemps avec ses fichues Xanadu. La salle de bain est mise à sac, les différents pots de crème sont vidés à même le sol.

Le couple est finalement embarqué, direction le commissariat de Melun dont dépend la commune de Vaux-le-Pénil. L’appartement reste vide, les draps du lit défaits, la commode éventrée avec ses tiroirs gisant renversés sur le tapis. Le carrelage de la salle de bain est verni de crème pour le visage. Le gramme de speed niché dans le pli d’un parapluie posé dans un coin, à l’entrée, n’a pas bougé. La copine de Frédéric passe vingt-quatre heures en garde à vue. Pas Frédéric.

Au commissariat, on sait que son père a des relations. Un policier lui hurle que rien ne pourra le faire sortir de là. Il sort finalement au bout de quarante-huit heures. Exténué, la sueur séchée sur la peau, dans des habits sales, il a rendez-vous chez le juge des libertés. Il en sort libre, mais avec dix-sept chefs d’inculpation sur le dos, parmi lesquels mise en danger d’autrui, facilitation d’usage de stupéfiants, vente d’alcool sans licence et travail au noir. Son procès est fixé à une date ultérieure.

Si l’époque semble marquer la fin des raves, l’avenir s’écrit peut-être sur la piste des clubs.

Dans le viseur de la police, Fred est grillé. Les soirées Xanadu sont mortes. Cela dit, le bougre est un fêtard invétéré. Impossible pour lui de remiser ses envies de soirées au placard. Il doit y avoir une solution pour organiser une fête à un endroit ou un autre. Si l’époque semble marquer la fin des raves, l’avenir s’écrit peut-être sur la piste des clubs. Il doit y avoir quelque chose de neuf à faire sous les néons des boîtes. De son côté, David Blot est du même avis.

La dernière Xanadu, sûrement la meilleure soirée vécue jusque-là par bon nombre de gens, marque la fin d’une époque. Les soirées Hype de Pedro Winter ont insufflé une certaine nouveauté en mettant à l’honneur des DJ français, mais il faut aller plus loin. Il faut consacrer définitivement l’émergence de cette nouvelle génération de producteurs qui façonnent une house moderne et dansante que les Britanniques ont labellisé "French Touch".

Là-bas, outre-Manche, et aussi partout ailleurs dans le monde, les clubs et la presse se sont tous amourachés de ces jeunes pousses hexagonales. On aime parler de DJ Cam, écouter les productions de Dimitri From Paris et Saint-Germain et danser sur les titres des Daft Punk et Motorbass. En France, en revanche, c’est le désert ou presque. Il faut monter au créneau et célébrer ce sillon qui "déringardise" la création tricolore aux yeux des autres. C’en est fini de cette triste époque où l’on se gargarisait d’avoir Téléphone et Renaud mais où, passées nos frontières, l’indicatif français ne marchait qu’à l’ombre. Il faut continuer à faire des soirées. Plus, et mieux.

Respect

Thibault Jardon a un problème. Le directeur artistique du Queen, le club gay des Champs-Élysées ne sait pas quoi faire pour remplir son dancefloor le mercredi, ce jour maudit, bâtard, trop près du début de la semaine, trop loin du week-end. Thibaut Jardon cherche donc une personne capable de focaliser l’attention et de fédérer un public.

À l’époque, Radio FG s’impose comme le référent de la culture techno à Paris. Pourquoi ne pas confier la soirée du mercredi aux gens de la station ? Ces derniers pourraient peut-être réussir à attirer leurs auditeurs sur la piste du Queen. Et puis ils ont un réseau, ils connaissent les DJ. Thibault Jardon n’a de toute façon rien à perdre. Le promoteur dresse la liste de ses contacts et tombe sur les coordonnées de Jérôme Viger-Kohler, l’une des figures de FG, animateur des Plans Capitaux, où, chaque soir, il distille religieusement les bons plans. Le journaliste est intéressé.

David Blot, lui, ne connaît Jérôme Viger-Kohler que de nom. Bien qu’ils occupent le même créneau dans leurs radios respectives, les deux garçons ne se sont jamais rencontrés. Ils vont chez les mêmes disquaires, aux mêmes soirées. Chacun sait qui est l’autre. Au mieux, ils se saluent de loin. Quelques jours après avoir été contacté par le Queen, Jérôme flâne en bas de chez lui, rue Montmartre. David n’habite pas très loin. Les deux journalistes se croisent rue Mandar. Jérôme profite de l’occasion pour apostropher pour la première fois son homologue et lui parler du projet de soirée du club des Champs-Élysées. Peut-être voudrait-il en être. La bonne affaire : cela correspond parfaitement à ce que David et Frédéric projettent de faire depuis la dernière Xanadu !

David Blot et Frédéric Agostini par Pedro Winter

Et puis, pour David, le Queen évoque de bons souvenirs. Du temps où David Guetta s’occupait de la direction artistique, il y avait vu pour la première fois les pointures house David Morales et Little Louis Vega. Le Queen est un club parfait ; les gays qui le fréquentent ont toujours été à l’avant-garde de la culture house. Pour donner du peps au projet, Frédéric propose d’y associer le jeune Pedro Winter qui s’est créé une véritable audience avec les soirées Hype. Ce dernier accepte et vient visiter le Queen, accompagné par Thibault Jardon. L’endroit est immense, avec son escalier qui descend sur la piste, le bar à gauche, les filets qui pleuvent du plafond jusqu’au carré VIP. Pedro s’y voit déjà, il imagine même y installer une rampe de skate.

Un rendez-vous est prévu pour finaliser le projet. Alors qu’il rêve plus que jamais de sa rampe, Pedro reçoit un coup de fil de Thomas Bangalter, la moitié des Daft Punk. Il veut le voir pour lui parler de quelque chose. Pedro demande quoi. Thomas lui répond qu’il lui dira de vive voix. Les deux larrons se sont rencontrés lors d’une soirée à Londres, un an plus tôt. Les Daft Punk jouaient sur la piste du Ministry of Sound. Pedro était là. Entre Français perdus au milieu d’une marée britonne, une connivence naîtra. La complicité est évidente, presque organique. Les Daft ont l’impression d’avoir toujours connu ce zigue rayonnant.

Le jour du déjeuner, Thomas n’y va pas par quatre chemins : avec Guy-Manuel, ils préparent la sortie de leur premier album. Ils ont besoin de quelqu’un pour gérer toutes les affaires annexes. Il faut que ce soit Pedro. Ils ont confiance en lui. Lui en lâche ses couverts. Il vient de fêter ses 21 ans. Le monde piétine à mesure que la date de sortie de l’album, prévue pour le début de l’année 1997, approche. Il ne sait pas où vont les Daft, il ne connaît rien de leurs nouveaux morceaux, ne sait quel deal ils pourraient signer avec quelle maison de disques. Il est incapable d’imaginer où le duo sera dans six mois, un an, deux ans. Il s’en fiche. L’idée lui plaît. Tope-là. Tant pis pour David, Fred et Jérôme. Ces derniers prennent note de sa décision. Ils ne lui en veulent pas, ils comprennent, tout ce qui est relatif aux Daft Punk semble si excitant.

"Voilà la relève de la nuit", lâche t-il en tapant du poing sur la table.

Ils se présentent donc à trois dans les bureaux de Philippe Fatien, le patron historique du Queen. L’homme, physique de cavalier, teint hâlé du riverain tropézien et toison blonde relevée en arrière, siège au sommet d’un petit escalier. Il est excité à l’idée de rencontrer ce fameux Pedro Winter dont tout le monde lui parle avec tant d’enthousiasme. "Voilà la relève de la nuit", lâche t-il en tapant du poing sur la table.

Enfin, lorsque son directeur artistique lui annonce que le garçon ne sera finalement pas de la partie, Fatien tombe des nues. À quoi cela sert-il alors que les autres viennent? Cela devait être la soirée de ce Winter. Face aux trois autres, Fatien fait la moue. Il ne sait pas qui ils sont et ne sait pas quoi leur dire. Jérôme lui annonce qu’il travaille pour Radio FG. Il tique. Même chose lorsque David détaille ses fonctions chez Nova. Enfin, peu importe. Sans ce Winter, il n’y aura pas de soirée. À cet instant, le téléphone sonne. C’est le médecin de son fils. Lorsqu’il raccroche, il fixe ses trois interlocuteurs et annonce, d’une grimace carnassière : "Quand démarrons-nous ?" Jérôme, David et Frédéric se contenteront toujours de cette réponse.

La première soirée est prévue pour le mercredi 2 octobre 1996. Encore faut-il lui trouver un nom. Ce sera "Respect". Comme "Respect The DJ". C’est Ivan Smagghe qui a trouvé l’idée. Pour l’égérie de Rough Trade, il s’agit de réimposer le DJ au centre du club, de formaliser son statut sous le soleil de minuit. Un crédo qui correspond parfaitement à celui pensé par David, Jérôme et Frédéric. Les trois "Respect" veulent également concevoir une manière originale de communiquer autour de la soirée.

Le trio décide de créer une collection de petites trading cards. Au verso, un petit article sera rédigé pour introduire le line up. Pour la soirée inaugurale, le mini papier présente le concept des soirées Respect et la nécessité pour la France d’être fière de son patrimoine techno et club.

L’information a circulé à Paris, il y a une queue monstre sur les Champs-Élysées. Pour entrer, chacun présente la trading card que Frédéric est allé distribuer en scooter un peu partout en ville. À l’intérieur, après le warm up assuré par José Padilla du Café del Mar, les Daft Punk prennent la relève. Avant de s’installer derrière le booth, Guy-Manuel fait mine d’avoir mal au ventre. Il demande une bassine. David est pétrifié. Il ne va quand même pas refaire le coup de l’anniversaire ! Les Daft doivent absolument jouer. Guy-Manuel sourit, ravi du tour qu’il vient de jouer.

Pedro Winter dans les bureaux de Daft Trax 

France 99

Le soir de la première Respect, Pedro Winter est évidemment présent. S’il n’a pas pu prendre part au projet, il tient à être là pour soutenir ses amis. Et puis, ses deux nouveaux poulains jouent ce soir-là. Depuis maintenant un gros semestre, Pedro travaille à plein temps pour les Daft Punk. Il est même salarié de leur petite maison d’édition, Daft Trax. Au départ, Pedro a commencé par passer du temps dans les bureaux du père de Thomas, Daniel Vangarde, ancien producteur de La Compagnie Créole, dans un pavillon installé derrière une forêt de hauts bosquets, à Marne-la-Coquette. Tous les matins, au volant de sa Mini, Pedro fait les neuf kilomètres qui séparent son petit studio de l’île Saint-Louis du pavillon. Là, il s’occupe de répondre aux différents fax qui tombent, des demandes de booking partout en Europe, des demandes de remix. Tous les soirs, il rentre chez lui lessivé. Cela ne dure pas.

Pedro s’installe dans le studio des Daft, une petite pièce installée dans l’appartement des parents de Thomas, à Montmartre. Cela ne dure pas non plus. La société Daft Trax finit par prendre ses quartiers dans un local rue Durantin, toujours à Montmartre. Situé sous les grilles blanches d’une cour de récréation, l’endroit est constitué de deux pièces. Au fond, au milieu des cartons de disques, Gildas Loaëc, le colocataire de Guy-Manuel, s’occupe de la distribution des labels créés par les Daft, Roulé et Crydamoure. Il y a aussi Cédric Hervet, leur vieux pote, le troisième Daft Punk. Pedro, lui, a habillé la première pièce d’un bureau, d’une platine et a accroché un calendrier au mur. Le fax est toujours là. Accompagné cette fois d’un ordinateur. Un Powermac. Pedro apprend à envoyer ses premiers mails.

Avec Thomas, ils se sont tous les deux achetés un téléphone portable Itinéris chez Darty. Mis à part les deux derniers chiffres, leur numéro est identique. Pedro est régulièrement en contact avec les équipes marketing de Virgin. Chaque jour, il apprend sur le tas le fonctionnement de l’industrie musicale. Et quand il tâtonne, il peut toujours se reposer sur le père de Thomas. Bientôt, un iMac flambant neuf remplace le Powerbook.

 

Très vite, la vie de Pedro Winter se confond avec celle des Daft Punk. Il n’y a rien d’autre qui existe. Les cours de droit auxquels il s’était promis d’assister à la rentrée 1996 sont bien loins. Les soirées Hype encore plus. Quand il est en dehors, en club, c’est avec les Daft Punk. Ailleurs aussi, au bureau, chez Virgin, et même chez lui : les Daft Punk passent de temps en temps dans son studio et deviennent ami avec le locataire du dessous, un bon pote de Pedro, fan de surf, prénommé Stéphane, qui mixe sous le nom de DJ Falcon.

Thomas et Guy-Manuel sont les patrons, les collègues de Pedro, ses meilleurs amis aussi. Sa famille, presque. Et la sortie mondiale de Homework, le tant attendu premier album du groupe, en janvier 1997, ne fait qu’aiguiser encore plus les contours de ce quotidien si particulier qui flotte à la limite du réel. Les ventes du disque se démultipliant par-delà les continents, les demandes de booking affluent toujours plus. Parfois, Pedro se retrouve embarqué dans les tournées du duo, noyé au milieu des grosses valises Delsey informes dans lesquelles sont rangés les samplers et les boîtes à rythme, préalablement enroulés dans des couvertures et des serviettes de bain. Le 24 mai 1997, les Daft Punk sont par exemple inscrits au line up du Festival Tribal Gathering, en Angleterre. Le groupe a été placé sur la scène Planet Earth, aux côtés des Masters At Work et du célèbre groupe allemand Kraftwerk. Epuisé, Pedro s’écroule sous une table, tremblotant, avant même le live de Thomas et Guy-Manuel. Ces derniers, rejoints par David et Fred qui ont également traversé la Manche, viendront le réveiller juste à temps pour assister au grand retour de Kraftwerk.

Au 66 de la rue Lepic, l’ambiance n’est pas à la fête. Une histoire se termine. Étienne de Crécy décide de quitter le fameux loft pour s’installer avec sa copine. Pour son ami, partenaire de studio et acolyte de platines Philippe, c’est un crève-cœur. Comme si on l’amputait. Sans Étienne, la vie au loft ne sera plus jamais la même. Finies les nuits interminables à bidouiller leurs machines sous la verrière, les soirées heureuses à refaire le monde accoudés au bar américain.

Voilà Motorbass enterré d’un coup, sans réelle explication. Les deux amis ne se disent rien de plus. C’est un divorce aussi soudain que silencieux, bouillonnant de non-dits.

Philippe voudrait retenir Étienne, lui dire qu’il reste encore tant à faire et à vivre ici. Il ne peut pas. Il retrouve son ami en studio. Étienne veut lui faire écouter les derniers morceaux sur lesquels il a bossé. Des lignes house impeccables, ronronnantes et sautillantes. Philippe retrouve le sourire. Ces titres seraient parfaits pour Motorbass. Las, Étienne sèche rapidement son enthousiasme: il a commencé à travailler sur un nouveau projet. En solo. Cela s’appellera Super Discount. Philippe tombe des nues. Après un album sorti à l’automne 1996, Pan Soul, voilà Motorbass enterré d’un coup, sans réelle explication. Les deux amis ne se disent rien de plus. C’est un divorce aussi soudain que silencieux, bouillonnant de non-dits. Étienne n’ose peut-être pas dire à son complice qu’il lui en veut, par exemple, d’avoir déposé le nom Motorbass dans son coin.

Philippe, lui, repense au départ de son ami de la rue Lepic. Motorbass, c’était avant tout une histoire organique, un projet fonctionnant selon le principe d’une osmose routinière sous une verrière. Dès qu’Étienne est parti, le groupe ne pouvait que dépérir. Motorbass, c’était le projet d’une vie à deux, bras dessus bras dessous, jour et nuit. Rien d’autre. Le loft ne s’en remettra jamais. Philippe et les autres colocataires plient rapidement bagage.

Zdar se retrouve avec son ami Cédric dans un petit appartement de la rue Coysevox, au pied de Montmartre. Deuxième étage sans lumière, pas de cuisine. Le DJ se sent nul, comme s’il avait tout perdu. Il regrette tout, Étienne, les raves à fond de pilules, les tours de périphérique à mille à l’heure. Il invite les Daft Punk à dîner chez lui. Ceux-ci peinent à cacher leur déception. On leur avait tant parlé de cette verrière lumineuse. Philippe souffle, penaud.

À cette époque, il se rapproche de son ami Hubert, un routard des studios avec qui il a travaillé sur les premiers albums de Solaar et publié quelques instrumentaux pour le label anglais Mo’Wax. Hubert, fils de l’ingénieur Dominique Blanc-Francard et frère du chanteur Sinclair, est une tête dure férue de musique noire qui n’a commencé à écouter de la house que très récemment, après quelques mois passés à New York. Là-bas, celui qui n’a jamais mis les pieds dans une rave s’est dopé au son de la Sound Factory et en a même profité pour produire un track.

Avec Cassius, Virgin est certain d’avoir trouvé là une nouvelle déclinaison de cette French Touch qui pond des œufs d’or partout où elle passe.

Philippe écoute. Il aime, mais trouve ça trop lent. Il le rythme. Le nouveau duo sortira "Foxy Lady" sous le nom L’Homme qui valait trois milliards. Cassius n’existe pas encore. Avec Hubert, Philippe semble avoir retrouvé la moitié qu’il avait brusquement perdue. Il aime ressentir ces sensations qui lui manquait: écouter l’autre, l’observer, laisser les esprits infuser en duo. Hubert et Philippe forment désormais Cassius. Le patron de Virgin, Emmanuel de Buretel, leur rend visite dans leur studio du 80 rue des Martyrs, écoute quelques maquettes et leur promet un contrat, certain d’avoir trouvé là une nouvelle déclinaison de cette French Touch qui pond des œufs d’or partout où elle passe.

Philippe rayonne. Et s’illumine lorsqu’il s’échappe pour de bon de son taudis de la rue Coysevox. Il vient de trouver l’appartement de ses rêves, rue Ramey, de l’autre côté de la butte Montmartre. À peine installé, des idées plein la tête, il se cale derrière ces machines et imagine une mélodie muée par un gimmick robotique : "Cassius is in the house".

 

Enfin, passé l’enthousiasme du début, Philippe se calme : le concept est bon, mais quelque chose cloche. Il manque un truc pour en faire un titre parfait, tubesque. Philippe demande à Thomas Bangalter si les Daft ne pourraient pas en faire un remix. Non. Accoler le nom du duo au morceau le desservirait, s’entend-il répondre. Philippe bougonne. De son côté, Hubert, lui, s’est mis à travailler sur un track léger, dansant. Pourquoi ne pas mélanger les deux ? Voilà "99", titre ultime de Cassius, carton des ventes porté par le clip d’Alex et Martin. Sur MTV, on ne voit que lui.

Respect Is Burning

Paris, tandis que la gauche plurielle de Lionel Jospin installe sa majorité au Palais Bourbon, sur les Champs-Élysées, on célèbre le Queen. Les soirées Respect s’affichent comme les meilleures du moment. Des people comme Calvin Klein, Malcolm McLaren ou encore Jarvis Cocker se mêlent aux quidams, toujours plus nombreux, fans de house. Les gens dansent sans s’arrêter. Il y a des breakers des Halles, des dandys de Saint-Germain, des zazous des faubourgs, des ravers en retraite. Le Queen est arc-en-ciel, comme toujours.

Le temps de David, Frédéric et Jérôme est de plus en plus accaparé par l’organisation des soirées. Ils se retrouvent régulièrement chez le dernier cité pour définir le line up du mercredi suivant et mettre dans des enveloppes les petites trading cards qu’ils envoient désormais par la poste à leurs centaines d’habitués. Sur le canapé de Jérôme, David et Frédéric passent une bonne partie de leur temps à s’engueuler.

Le premier, dont la vie est encore réglée par les émissions sur Radio Nova, reproche à l’autre le bordel qui dilue son quotidien. En réponse, Fred, qui ne semble vivre que d’amour, d’eau fraîche et de skunk fumée sur son canapé, raille les envies d’underground de son partenaire. Mais ces embrouilles finissent toujours en embrassades, orchestrées par Jérôme, sous des volutes qui s’emmêlent les unes les autres.

Fin 1997, David propose aux deux autres de tuer les soirées alors qu’elles sont au sommet. Il pense à la Factory de Manchester. Il trouve ça romanesque. Frédéric refuse. Ils s’embrouillent. Finalement, David finit par céder, et, petit à petit, se fait encore plus happer par les soirées Respect. Bientôt, sa vie ne tourne plus qu’autour de ces sacrées soirées du mercredi. Il lâche la radio. Surtout, il se rend compte que son boulot pour Nova ne lui a jamais offert la reconnaissance et le statut dont il jouit désormais grâce aux soirées Respect. David est flatté. C’est une drôle de sensation. Il se surprend à aimer ça.

 

Alléchés par l’attractivité des soirées, plusieurs maisons de disques font des appels du pied aux trois garçons qui n’ont pas encore 30 ans. "Respect" est une marque en puissance, au potentiel commercial qui ne demande qu’à éclore. On pense disques, objets dérivés, soirées estampillées "Respect". Branché par l’idée, le trio s’acoquine avec Virgin sur les conseils de leurs copains Daft Punk. La première compilation sort dans la foulée, introduit par le morceau phare de Catalan FC, "Respect is burning".

Tout le monde veut le son des Respect, tout le monde veut sa soirée Respect. Frédéric, David et Jérôme commencent à voyager, la marque Respect sous le bras. Ils embarquent des DJ au Fuse à Bruxelles, au Vega à Copenhague. L’Amérique les attend, l’Asie aussi. L’explosion des Respect , devenues sono mondiale, se mêle avec le succès glouton, gargantuesque de la French Touch. Les Français sont partout. Les Respect sont à Kula Lumpur quand les Cassius posent leurs valises à Tokyo tandis qu’au même moment, les Daft Punk libèrent l’Australie.

On les réclame, ils arrivent. C’est une époque brillante et filante, vécue loin des mortels au cours de laquelle les souvenirs éternels s’empilent.

Agenda de Pedro Winter

Philippe profite d’un show à Détroit pour se balader en taxi dans les rues cette ville mythique, si chère à son cœur. Chez le disquaire Dance Mania, on lui propose d’acheter une collection entière de disques post-disco. Il est à deux doigts de prendre une hypothèque. Philippe plane. Alors que sa copine est enceinte, il décide de partir en Australie pour un show qui lui fait si envie. Son couple ne survit pas.

À Caracas, au Venezuela, Frédéric hallucine lorsqu’il découvre que le promoteur de la soirée vient toutes les heures remettre des liasses de billets aux policiers chargés de sécuriser la villa dans laquelle se déroule la soirée alors que l’ambassadeur allemand, voisin couche-tôt, tente de faire arrêter la fête.

Selfie Pedro Winter

À New York, Pedro se retrouve seul dans une limousine affrétée par la sulfureuse patronne de Virgin, Nancy Berry, après que les deux Daft lui aient faussé compagnie.

David, lui, aime se souvenir de cette fête organisée pour la sortie du film Dancer in the Dark du réalisateur Lars Von Trier sur les hauteurs de Cannes pendant le Festival, de ce levé du soleil sur la Méditerranée huileuse, de cette course à cent à l’heure pour récupérer un avion à Nice qui doit les emmener à Paris où ils doivent ensuite embarquer pour New York, de leur arrivée défoncés dans l’avion avant de le quitter sur un coup de tête quelques minutes avant le décollage sous le regard éberlué du commandant de bord et de son équipage.

Et voilà Fred qui rêve aux larmes quand on lui parle pour la millième fois de cette nuit australienne passée à enchaîner les disques et les avions. Minuit sous une tente Respect installée sur la plage de Bondi Beach à Sydney, deux heures du matin dans un club de Melbourne et cinq heures, de nouveau à Sydney, pour un after dans un bowling où l’on strike à tout va.

Parfois, toute cette petite tribu se retrouve pour une soirée Respect. Ils sont quinze dans l’avion, clopent comme des pompiers dans le coin fumeur, barbotent tous ensemble dans la piscine olympique du National Hotel de Miami pendant la Winter Music Conference et dansent avec Iggy Pop.

À l’époque, les Respect dégottent également une résidence au Twilo, l’ancien Sound Factory. Un club mythique, flottant comme une ombre dans la psyché de tous les clubbeurs du monde. Situé au 530 West 27h Street, c’est un entrepôt dantesque habillé de poutres blanches traversant une immense salle. Le DJ booth est installé en hauteur, les platines sont disposées sur des vérins et la légende voudrait que Junior Vasquez, le DJ étendard de la salle, ait installé un appartement juste derrière. Les Respect y sont tous les mois et emmènent notamment avec eux les Daft Punk et Cassius. Pedro Winter est sous le choc, le voilà dans le temple de ses idoles. Après ça, il peut mourir. Zdar, lui, a du mal à respirer, le souffle coupé par la beauté enfumée des lieux, la perfection du son parfaitement millimétré. Derrière le booth, il pense à la misère des vieilles enceintes Altec Lansing dont était équipée la petite discothèque située au sous-sol de l’hôtel que possédait son père au pied des pistes de Val-d’Isère.

Ce soir-là, au Twilo, Zdar présente à Pedro un jeune DJ et producteur parisien au visage solaire. Un bidouilleur de génie, membre du groupe de rap Idéal J, qui sait démêler les boucles comme personne. Ils ont travaillé ensemble sur le dernier album de Solaar. Zdar lui a proposé de l’accompagner à New York. Il s’appelle DJ Mehdi. Pedro est fasciné. Le premier sera le témoin de mariage du second, son meilleur ami pour la vie.

Quant à David, ce séjour à New York, et ceux qui suivront, lui donnent l’occasion de retrouver sa douce qui a déménagé outre-Atlantique. À la fin des soirées, tandis que les autres filent à l’Holiday Inn de Chinatown vider le mini bar de leurs chambres d’hôtel, David, lui, traîne sur le trottoir froid des avenues désertes et noyées dans la brume matinale, à la recherche d’un taxi jaune qui l’emmènera rejoindre son amie.

David, Frédéric et Jérôme voyagent généralement aux frais de la princesse. Pour parcourir le monde, ils font des sauts de puce en business class. Des trips cinq étoiles qui viennent s’ajouter à ceux des hôtels et des restaurants qu’ils fréquentent loin de chez eux. Pourtant, malgré ce train de vie à faire pâlir Crésus, les Respect n’ont en réalité pas un rond. Leurs soirées leur font découvrir le monde mais ils ne gagnent rien. À Paris, ils sont sans-le-sou. Leurs cartes bancaires ne fonctionnent jamais. Ils crèchent dans des appartements exigus, le sol tapissé de flyers jaunis. Ils en rigolent et aiment se présenter comme les membres d’une nouvelle société secrète et exclusive : la "jet-set misère".

Ils aiment se présenter comme les membres d’une nouvelle société secrète et exclusive : la "jet-set misère".

Un diner French Touch à Miami, avec DJ Gregory, Frederic Agostini, Jerome Viger-Kohler, Pedro Winter, Dimitri from Paris, David Blot, Sven Love, Guy-Manuel de Homem-Christo, Thomas Bangalter, entre autres. Pedro Winter

Dès qu’ils le peuvent, ils quittent Paris. D’autant qu’ils viennent de mettre fin aux soirées Respect, lassés par leur répétition, flippés par le filtre grossier qui commence à faire de la house française sa propre caricature, avec ces DJ qui savent parfaitement soulever les foules à un instant donné, ces maisons de disques qui semblent vouloir user le concept de la French Touch jusqu’à la moelle en signant une tripotée de groupes au style informe et putassier.

Les Respect, eux, continuent d’accumuler les miles en diffusant la touche française d’un continent à l’autre. Le 31 décembre 1999, pour le passage au nouveau millénaire, Pedro et les Daft Punk sont à Londres, accompagnés par les Cassius. Ils ont rendez-vous dans un restaurant pour un dîner organisé par les huiles de Virgin. Ce soir-là, les Français réussiront à faire chanter la Marseillaise à leurs acolytes anglais. La France est championne du monde de football et la French Touch au sommet.

Dimitri from Paris à Playboy Mansion par Pedro Winter

Un sacre définitivement consommé lorsque, un an plus tard, les Respect sont invités à organiser une soirée dans la Mansion du vieux play-boy pantouflard Hugh Hefner, à Los Angeles. Dimitri From Paris est encore aux platines, Frédéric se balade en peignoir en lâchant quelques clins d’œil aux bunnies croisées ça et là, David fait trempette dans la célèbre Grotto sous les yeux amusés de Spike Jonze et Sofia Coppola. Kylie Minogue est là aussi. Frédéric l’a rencontrée la veille dans un club et a passé l’après-midi dans sa villa à enchaîner les plongeons dans la piscine nappée d’un fumet échappé du barbecue voisin. Les Respect barbotent, bronzent et sniffent. Ils profitent. Il ne leur reste plus beaucoup de temps.

Descente

En 2002, l’Équipe de France de football se fait sortir piètrement au premier tour de la Coupe du Monde. Après deux titres consécutifs de championne du monde et d’Europe, la France s’effondre, reléguée soudainement au second plan. La French Touch, elle aussi, vacille sous les coups de butoir d’un néo-rock qui a envahit les rues sans crier gare. Les Strokes ont sorti leur premier album et le monde ne jure plus que par eux.

Philippe et Hubert viennent de mettre la touche finale à leur deuxième album, Au Rêve. Un disque absolu dans lequel ils ont fait mijoter toutes leurs envies, s’inspirant des recettes qui ont fait la réussite de leur premier album, 1999. Pour Philippe, cela ne fait aucun doute, l’album va cartonner.

 

Las, en septembre, la house d’Au Rêve se fait dévorer toute crue par le minimal rock des Strokes et des rejetons diaboliques que ces derniers ont enfantés un peu partout. Pour 1999, Philippe avait compté : avec Hubert, ils avaient été interviewés cent vingt-trois fois. À l'occasion de la sortie de ce nouvel album, une seule journée de promotion a été prévue à Londres. Dans les bureaux de Virgin, ils ne sont que quatre journalistes à se présenter devant le duo : les représentants d’un magazine, d’un fanzine et de deux sites. L’affaire est emballée en une heure à peine. Les Cassius font grise mine. Ils avaient pleuré de bonheur au moment de boucler la production d’"Hi Water", l’un des titres phare de ce nouvel album, et les voilà ringardisés. Et dire qu’il y a à peine un ou deux ans... Enfin, si l’histoire ne suit pas forcément le même sillon parfaitement labouré, il lui arrive de rebondir. Cette même année, Philippe sèchera sa tristesse en explosant de bonheur après la naissance de sa fille. En 2006, Cassius sortira le single "Toop Toop" et la machine repartira.

Les Respect non plus ne sont pas à la fête. Après les folies en terre aussie ou du côté de Beverly Hills, Frédéric, David et Jérôme déchantent. Les dates des soirées se font plus rares. À force d’être en constant transit aux quatre coins du monde, les garçons titubent de fatigue, de lassitude. À Gand, en Belgique, adossé au bar d’une énième soirée, David se surprend à ne plus savoir où il est. Français, flamand, anglais... Autour de lui, les langues forment une mélasse indistincte. Il se sent partir, ivre. Le blackout dure plusieurs secondes.

Une autre fois, à Lausanne, en Suisse, David sort excité comme jamais, le nez plein. Avec Jérôme, ils demandent mécaniquement où se trouve l’after. On leur répond que Lausanne est une petite ville, qu’il n’y a plus rien à faire à part se coucher, à cette heure-là. Il se met à pleuvoir. Les deux Respect rentrent à l’hôtel, débraillés, trempés. Dans sa chambre, David s’allonge sur son lit et s’endort avec la télé suisse-allemande en fond sonore. Il se réveille quelques heures plus tard, nauséeux, les doigts collants, quelques pages froissées du Libé de la veille à portée de main. Il aimerait se rendormir, tout oublier. Il n’en peut plus de ces soirées, de cette vie la nuit, loin du monde et des cœurs. Il est plein de tout. Lui, l’hypocondriaque se sent plus malade que jamais.

Si les années 1990 ont été euphorisantes, les années 2000, elles, sont plombantes, comme un retour de bâton brutal.

De retour à Paris, David se retrouve seul dans son petit appartement du quartier de Montorgueil. Il n’a pas grand-chose à faire, plus d’émissions à enregistrer, plus de flyers à envoyer. Il aimerait bien se poser en terrasse avec un ami, mais avec qui ? Ses pérégrinations à travers du monde l’ont éloigné du monde. Et puis son meilleur ami, Mathias, avec qui il a publié une bande dessinée sur la vie et l’évolution de la musique électronique il y a peu, s’est suicidé. Mathias, le compagnon de route des années heureuses ne s’est pas senti à l’aise une fois franchi le seuil de cette nouvelle décennie. Il lui manquait quelque chose, peut-être. De la légèreté, de l’insouciance. Celles d’avant. Enfin comment aurait-il pu vivre comme avant ? On devient tous adulte à un moment.

Reprenant peu à peu sa vie de sédentaire, David redécouvre Paris, entre sur la pointe des pieds au Pulp où Ivan Smagghe, le même qui voulait que l’on respecte les DJ, appelle désormais à les désacraliser avec ces soirées Kill The DJ. David n’arrive pas à s’enthousiasmer pour l’électroclash qui engloutit désormais les pistes de danse, pas plus que pour Radiohead qui fait vibrer les festivals d’alors. Si les années 1990 ont été euphorisantes, les années 2000, elles, sont plombantes, comme un retour de bâton brutal.

David se laisse vivre, dépense l’argent qu’on lui prête sans y prêter attention. Il vivote, Frédéric aussi. Ils dépriment tous les deux. Ils ont 30 ans passés maintenant. Ils n’ont pas d’enfants. Seuls. Ces éternels adolescents ont-ils raté quelque chose? Frédéric peut au moins se consoler d’avoir été relaxé pour la fête du château de Vaux-le-Pénil. Tandis que leur copain Jérôme fuira la torpeur parisienne pour s’installer à New York, les deux autres relanceront vite leurs soirées Respect sur la terrasse du bateau Concorde Atlantique sous le nom "Été d’amour". Des fêtes pour les fins d’après-midi. Personne n’avait pensé à ça jusque-là. Ce sera un succès, évidemment. David et Frédéric reprendront pied, petit à petit.

 

Reste Pedro Winter. En 2001, alors que les Daft Punk parviennent à s’extirper du jus qui dilue peu à peu la French Touch et s’imposent au-dessus de la mêlée avec leur deuxième album, Discovery, Pedro quitte les bureaux de la rue Durantin. Dans son déménagement, il retrouve dans la cave les costumes du clip "Around the World", dévorés par la moisissure. Qu’il est bête ! Il aurait du protéger ces archives désormais millésimées. En à peine cinq ans, les Daft Punks sont devenus les rois du monde. Tant pis.

Laissant les bureaux à Gildas qui démarre alors l’aventure Kitsuné, Pedro part s’installer dans un petit local anciennement occupé par une société d’informatique, 12 rue Ramey. C’est Philippe, des Cassius, qui l’a mis sur le plan. Dans ses nouveaux locaux, Pedro démarre une nouvelle carrière. Les Daft Punk n’ayant plus vraiment besoin de lui à plein temps, il a quitté Daft Trax pour lancer sa boîte de management, Headbangers Entertainment. L’ancien skateur, organisateur des soirées Hype et bras droit du duo masqué ne travaille plus qu’à mi-temps pour eux et commence à vivre de ses propres ailes. Il n’a même pas trente ans et semble avoir déjà vécu mille vies. Ses cheveux sont plus longs, sa barbe un peu plus fournie mais il porte toujours fièrement ses tee-shirts Trasher. En 2003, le voilà qui lance son label Ed Banger Records. DJ Mehdi sera l’une de ses premières signatures. Encore une autre histoire. Il y en a tant.


Cet article est initialement paru dans Snatch Magazine #28 (Novembre 2014).

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