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Justice : le grand disque de monsieur et madame Toulemonde

Publié par daftworld sur 10 Décembre 2016, 13:31pm

Justice : le grand disque de monsieur et madame Toulemonde
On pourrait à tort croire que le titre de cet article cache du mépris pour les sans dents qui écoutent la musique comme on fait ses courses chez H&M, pour pas cher et sans discernement. Oubliez. Avec « Woman », le duo supposément le plus neuneu de l’industrie française réussit un petit tour de force et permet d’oublier, pendant 54 minutes, que les petits sheriffs de la critique musicale défendent trop souvent les mêmes injustices. Et oui, "Woman" est un grand disque. Au moins par la taille.

David contre Goliath. Dix trente trois tonnes roulant en marche arrière sur un paraplégique bac +15. Le poids de tous les Américains condensés dans un gigantesque stratocumulus prêt à déverser un torrent de graisse sur le petit Nicaragua. On pourrait encore s’étendre en métaphores sur le troisième album de Justice qu’on n’arriverait pas précisément à expliquer comment ces deux Français, que tout prédestinait pourtant à devenir chefs de projet d’un bureau design de province, se retrouvent presque dix ans après leurs débuts à l’affiche de Pitchfork, du NME, du Guardian, Fact Mag et autre Quietus. Le coup de la success story internationale ayant déjà été réalisé par un autre binôme français vingt ans plus tôt, reste à comprendre comment ce rouleau compresseur est parvenu à transformer un vulgaire dos d’âne(s) en propulseur aérodynamique.

Bis repetita

Succès commercial, « Woman » l’est. Artistiquement, et au risque de se faire caillasser par l’amicale des réfractaires au charts du Billboard, il l’est aussi. Ne suffit que d’un seul titre (Randy) pour comprendre qu’on est face à une mécanique industrielle où chaque mesure coûte à elle seule plus chère que tous les disques indie qui ne trouveront jamais le chemin des caisses de la Fnac ; et que si bien des choses sont à dire sur cet investissement, n’en reste pas moins qu’on trouve dans ce hit tous les ingrédients du blockbuster à même de fédérer tous les voisinages : le featuring sorti de nulle part (le castrat Morgan Phalen, venu du mystérieux groupe Diamond Nights dont le dernier album date de… 2005), la science du break féroce pile au milieu du morceau pour remettre une pièce dans le flipper sur le dancefloor et, bien sûr, le coup des violons empruntés au générique du Champs Elysées de Michel Drucker qui stimule l’inconscient collectif et rapproche l’internaute trentenaire des années 80 comme une grosse paire de couilles avec des paillettes dessus. Sociologiquement, sémiologiquement, musicalement même : masterpiece.

Sans transition, c’est là que les avis divergent. La critique musicale ayant appris l’écriture chez Télé Poche encense sans même avoir écouté le disque ; certaines poches de résistance geignent ça et là sur l’impression de recopié-recollé, évidente, qui ferait de « Woman » une gigantesque supercherie. Les deux avis se valent. Mais pendant ce temps là, le grand public, celui qui souhaite oublier tout ce qu’il n’a jamais voulu savoir sur les notions d’héritage, de patrimoine musical et de technique, danse. Il danse tellement pour oublier l’époque vide que « Woman », ce grand disque pour amnésiques, en devient même l’arme ultime. Randy est un tube qui aurait pu sortir en 1985. Oh certes, ce n’estt pas aussi diabolique que le Starboy de The Weeknd avec les Daft Punk (tiens tiens), mais c’est un tube quand même. Et pas la moitié d’une éprouvette si vous me permettez. Rajoutez les suites d’arpèges de Bach sur Heavy Metal (Bangalter et Guy-Man avaient déjà fait le coup sur Aerodynamic), les claviers empruntés à Supertramp sur Pleasure, la prod à la façon de Quincy Jones sur l’ensemble des titres, les chœurs de Air sur Chorus (sic), les séquenceurs de Giorgio Moroder (TIENS TIENS) sur Alakazam; c’est presque digne d’un réunion show anachronique à la Jerry Seinfeld et le maquillage est si parfait qu’il suffit alors de retourner la casquette pour transformer un gamin loser des années 80 en super héros quadra des noughties.

Un disque ambitieux malgré tout

On entre alors dans la seconde partie de cet article, et pourquoi le travail de recyclage opéré par Gaspard Augé et de Xavier de Rosnay, à travers qui la lumière passe sans entraves tant ils sont transparents, est un coup de génie. Premièrement, ce n’est pas le premier du genre, et cela rend cette réussite worldwide encore plus méritante. Avec Pedro Winter, leader maximo d’Ed Banger et ancien manager des Daft Punk, les élèves ont été à bonne école. Il en résulte donc un disque qui, point par point, reproduit ce qui faisait le succès de « Random Access Memories ».

Le leak du premier titre Safe and Sound, joué au début de l’été et, par hasard, lors d’un festival avec Pedro aux platines, rappelle férocement le teasing de Coachella où la foule découvrait Nile, Pharrell et les deux robots casqués dans un spot pub (appelons ça un clip) dévoilant l’entrejambe de ce qui allait devenir le carton mondial de 2013.

Le virage « paquet de pognon », ensuite, et les gros moyens studio mis sur la table pour endiguer le relatif échec de « Audio, Video, Disco », à peine bon pour jouer au frisbee avec un chien cul-de-jatte, qui prouvent que Justice s’inscrit dans les pas de ses ainés délaissant les ordinateurs pour louer la splendeur de vrais instruments joués par d’ex taulard de Bambi. Sans tomber dans la conspiration, il y a ici mimétisme, jusque dans la piste de pré-cloture (Love S.O.S.) qui résonne en écho au Contact des Daft. Est-ce grave ? Peut-être pas. Est-ce bien ? Oui. L’article est-il fini ? Non.

A l’image d’un Tsunami dévalant sur un peuple qui n’achète plus de disque, le plus important concernant « Woman », ce sont bel et bien les répliques. Les avis lus ici et là, et notamment celui des plus opposés à cette musique de machinistes ne méritant pas le respect au prétexte qu’ils ne sont pas vraiment musiciens (l’opinion ras de visière façon Patrick Eudeline), sont aussi stupides que ceux produits dans la presse rock au milieu des années 2000, quand la vieille garde journalistique mettait en garde le public contre Internet et le risque de dilution du talent dans l’embarras du choix. Idem pour la critique selon laquelle « Woman » n’inventerait, fondamentalement, rien (ce qui est vrai, au demeurant) et ne serait qu’un plagiat composé par des nègres-requins de studio aux physiques moins bavards. Après tout, personne ne s’est jamais offusqué que le solo de Beat It de Michael Jackson soit l’œuvre de Van Halen ou que la magnifique ligne de Pedal Steel du Fragments of Time n’ait pas été jouée par les Daft Punk eux-mêmes. Et on ne vous fera pas l’offense de vous répéter à quel point les Stones ont jadis pompé Muddy Waters à la ventouse, ni comment Clapton a su faire carrière grâce à Robert Johnson, et encore moins à quel point l’histoire de la pop a les gencives qui débordent d’influences cachées sous le tapis.

La jingle-music

Oui, c’est vrai, « Woman » est un disque dont les dents rayent le parquet du dancefloor. Qui pue le pognon, avec l’envie d’être un disque-Ebola contaminant la planète à force d’être passé de main en main. Et dont l’essence même est d’être un album au marketing bien huilé dont les titres ont été distillés au compte goutte pour faire monter le baromètre jusqu’à l’explosion du cadran. Est-ce un mal, est-ce un bien ? Il s’agit peut-être simplement d’un objet à l’image de son époque, et avec assez de refrains obsédants pour qu’on puisse, une fois n’est pas coutume, oublier de penser la musique au moment où on l’écoute. La plus grande injustice, alors, est peut-être de considérer ce « groupe » comme illégitime pour la simple raison qu’il berce l’auditeur avec des musiques de pub dont la finalité n’est autre que de vendre un produit désincarné, holographique et hédoniste. Faussaires dans la fausserie ou simples miroirs translucides de l’époque selfie, en 2016 Justice est partout, mais la vérité, nulle part.

Justice // Woman // Because


http://www.edbangerrecords.com/site/justice/

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