1997 - Machine à tubes, le premier album du duo parisien
s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. En concert, le groupe confirme son statut de lutins rusés.
Le printemps musical français sera techno. Amorcée avec succès cette année avec le duo Daft Punk, l'offensive des grandes maisons de disques auprès des amateurs de musiques nouvelles va s'intensifier.
Motorbass et le duo électro-kitsch Air ont rejoint la paire parisienne au sein de Virgin/EMI. Dans la presse musicale spécialisée, plusieurs mois avant la sortie de leurs albums respectifs, les deux groupes sont annoncés comme les prochains phénomènes de la dance music. En douze mois, la France a digéré ses dix ans de rattrapage de culture musicale, elle qui apparaissait comme un îlot obscurantiste dans une Europe technophile.
Entre-temps, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, les deux jeunes musiciens de Daft Punk, ont conquis l’Angleterre et les Etats-Unis avec plus de rythme et de ruse que naguère les chevaliers de Philippe le Bel. Comme les guerriers du Moyen Age, le duo a engagé son combat le visage couvert. Sans porter de heaume mais en avançant le visage toujours caché ou, mieux, déformé. Le duo a composé lui-même son image médiatique: des photographies triturées par l’ordinateur. Daft Punk refuse toute apparition télévisée, limite sa campagne de pub sur le territoire européen à une centaine d’affiches lors du lancement de l’album en Grande-Bretagne. Une attitude résolument anticommerciale qui n’a pas empêché «Homework», l’album en question, d’avoisiner aujourd’hui le chiffre des 1 100 000 ventes. Ce succès véritablement phénoménal pour une techno excitante dopée d’influences funk et disco. Cette musique-madeleine qui joue sur les références au passé, sur l’héritage des précurseurs de la dance music (de Chic à Kraftwerk), se propulse pourtant dans un futur de mangas et de jeux vidéo. Un univers BD, peuplé de héros lisses et inhumains tels les alter ego computerisés du duo.
Groupe passionné par l’image, la pub et les comics, Daft Punk a annoncé dès le lancement de «Homework» son projet de développer un concept scénique original pour ses tournées. Rôdé durant l’été et notamment à Barcelone, lors du festival Sonar, grand rendez-vous des nouvelles musiques, le spectacle de Daft Punk avait alors divisé un public peu habitué aux concerts techno. Vendredi soir, à Genève, la paire française a présenté un show musical efficace et rigoureux. L’espace d’un peu plus d’une heure, le duo a savamment déguisé ses tubes («Around The World», «Da Funk» ou «Burnin’») en les déconstruisant, en les dénudant jusqu’à ne garder parfois qu’un rythme rond et puissant, une lourde vibration. Partant alors de ce son unique, le duo a minutieusement reconstruit l’édifice, mêlant souvent improvisations et boucles préenregistrées, rythmiques mécaniques et bruitages de sirènes. Show ininterrompu, le set de Daft Punk joue sur la linéarité, sur un rapport d’illustration simple de l’image au son. Les slogans pop art cheap sont parfaitement synchronisés, les images de breakdance suivent minutieusement le flux rythmique de la musique, les oeillades de pin-up tout droit sorties d’un vieux Playboy flashent au battement lourd des caisses claires.
Tout concourt à créer un gigantesque jeu vidéo, axé sur un univers visuel de teenager punkisant. Un monde pourtant sans héros: les deux musiciens restent constamment dans la pénombre, invisibles, anonymes. Ils pilotent l’immense jeu, lancent les séquences, alors que derrière eux, sur l’écran, les images se superposent. La machine fonctionne parfaitement et dans la salle une minirave s’improvise. Pourtant, la fête n’est pas totale. Le public n’est pas venu en masse. Raison de ce relatif insuccès, le prix des billets: 40 francs. Dans les loges, Daft Punk s’explique.
Thomas Bangalter: La tournée coûte deux fois plus que ce qu’elle rapporte: au total plus d’un million de francs sur tous les concerts. A Genève, nous avons perdu l’équivalent de 12 000 francs suisses, pour nous le prix de revient du ticket est de 70 francs. Nous utilisons des technologies très onéreuses.
MM: Pensez-vous être fidèles à votre public, plutôt jeune et peu argenté en pratiquant ces prix ?
Genève, en terme de nombre de spectateurs, a été la pire que nous ayons connue sur toute notre tournée. C’est peut-être parce que l’on a pas du tout fait de presse. Pour nous l’underground ne veut plus rien dire aujourd’hui, d’ailleurs les DJ’s commencent à bien gagner leur vie, parce que leur musique est authentique. Nous nous battons pour que cette scène-là soit reconnue aussi financièrement.
Vous refusez d’être photographiés. Pourquoi ce contrôle ?
En fait, nous nous opposons beaucoup plus au music business qu’aux photographes eux-mêmes. Nous sommes contre le star-system et la création de groupes autour d’une image, comme c’est le cas pour les boys bands. On veut que les gens se focalisent sur notre musique, c’est tout. On n’a pas envie d’apparaître en dehors d’un contexte musical ou scénique, d’être reconnus partout dans les rues. Ce refus de la récupération nous oblige à adopter une attitude ferme. A terme, je pense que l’on va cesser de diffuser toute image de Daft Punk. De plus en plus de photographes et de magazines comprennent et approuvent notre position.
© Michel Masserey