Une démarche expérimentale lors d'un concert des Daft Punk: 200 fans filment un remix sur scène du morceau Harder, better, faster, stronger. Quelques mois auparavant, le rappeur Kayne West a samplé ce morceau disponible sur l'album Discovery pour proposer Stronger, un tube rap électro qui fonctionne bien. Le résultat passe en boucle sur les radios et cartonne aux billboards. La technique selon laquelle des caméras multiples filment un même événement musical n'est pas nouvelle. Adam Yauch (MCA), tiers des Beastie Boys, a conçu il y a tout juste un an un film délirant Awesome, I Fucking Shot that! qui s'inscrit dans cette même veine. Il en a eu l'idée en regardant les photos d'un de leurs concerts prises par un fan avec son téléphone portable et de surcroît est parti de l'hypothèse selon laquelle les enregistrements pirates sont plus intéressants que les officiels. Une petite annonce passe sur le site officiel du groupe et demande 50 personnes de 18 ans et plus pour filmer le concert donné au Madison Square Garden de New York le 9 octobre 2004. Chacun des 50 fans retenus a droit à une caméra H18 et l'use comme bon lui semble, peut se filmer comme filmer la foule et le groupe. De fait, on voit tout ce qui se passe pendant le concert (le groupe sur scène, les fans déchaînés qui en réclament encore plus) mais aussi aux alentours (un morceau est alterné avec un gars qui va uriner aux toilettes). Histoire d'aller de l'anecdotique à l'essentiel.
Depuis leur premier album Homework (incluant Da Funk), les Daft Punk aiment à retranscrire musicalement toutes les choses tordues qui tournent obsessionnellement dans le cerveau et, surtout, prendre des risques quitte à surprendre voire décevoir ceux qui les croyaient confortablement installés sur des rails. Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo sont deux têtes chercheuses qui collaborent depuis le début des années 90: après une première tentative rock sous "Darlin'" qui n'a pas été fructueuse, ils prennent comme nom de groupe l'insulte d'un journaliste à leur égard (daft punk signifie «punk idiot»). Dynamitent la scène électro avec des influences disco, rock, funk et groove. Balayent toute concurrence et autres avatars (Cassius qui aujourd'hui a trouvé une nouvelle orientation musicale) en allant même jusqu'à créer des déclinaisons successful (Mothership Reconnection de Scott Groove, Music sounds better with you, de Stardust). La particularité de deux génies de la french touch, c'est de fuir la célébrité en se cachant sous de suprêmes apparats enfantins: des casques de robots ou des masques. Au fil du temps, l'opinion au sujet du duo français a été moins unanime. Certaines bouches malintentionnées se lassent notamment de leurs opérations marketing égotiques (les dérivations promotionnelles de Human after all). L'aventure cinématographique d'Electroma arrive au moment où les Daft Punk ont sorti un album décevant (Human after all) ayant poussé leurs fans les plus irréductibles à découvrir une partie moins connue de la scène électro (les excellents The Hacker et Vitalic, aujourd'hui au sommet). Comme confronté à ses propres limites, le groupe semblait se contenter dans cet album de redîtes approximatives et de morceaux imparfaits avec un arrière-goût de bâclage incompréhensible. En réalité, les Daft Punk semblent fascinés par cette "imperfection humaine" (d'où le titre de l'album Human after all, pas trompeur sur la marchandise). Depuis cette débâcle, le cinéma est devenu leur support idoine pour raconter cette même quête d'imperfection. Dans leur Electroma, plus punk que daft, le duo refuse les tentations du clip électro ultra-rythmé et préfère fixer deux robots vides à la recherche de leurs affects au cours d'un voyage blafard, récitant ainsi une notion empruntée à Antonioni: la quête de soi et la densité émotionnelle ne peuvent s'exprimer qu'à travers une absence totale de fioriture. Les robots réfugiés dans le mutisme marchent dans de grandes étendues désertiques et renvoient par leur excentricité aux figures singulières des clips de Jonze/Gondry (le chien adulte dans le clip Da Funk, les danseurs de Around the world). On a surtout l'impression qu'ils sortent du vaisseau présent sur la pochette de Out of Blue d'Electric Light Orchestra et qu'ils ont été propulsés en plein tumulte quelque part entre Macadam à deux voies, de Monte Hellman et THX 1138, de George Lucas.
Ces références qui pourraient fonctionner à double tranchant ne sont pas gênantes. En musique, les Daft Punk agissent comme des djs et possèdent cette particularité qui consiste à remixer des vieux morceaux/genres avec un élan nostalgique seventies comme le démontre leur album Discovery (Aerodynamic et ses hommages à AC/DC & Nile Rodgers, Digital Love aux Buggles et à Supertramp, Short Circuit à Herbie Hancock). Leur reprocher de pomper est donc inapproprié étant donné qu'ils sont instinctivement référentiels. Dans Electroma, plein de choses moins évidentes surprennent sans crier gare. Les deux français s'adonnent à quelques uns de leurs péchés mignons en avouant une prédilection pour la mélancolie qui presse l'âme. Refusent les images agressives pour privilégier une lente introspection hantée par des instincts mortifères. Piochent dans leurs chocs cinéphiles (quasiment la même trame que Gerry de Gus Van Sant qui lui-même était très inspiré par Les harmonies Werckmeister). S'amusent des symboles kitsch (les dunes incarnant un corps féminin dans une esthétique proche de Folon). Eveillent les démons de Vincent Gallo et de son Brown Bunny, déconfiture pour ceux qui avaient adoré sa précédente chronique suicidaire Buffalo 66 au style rutilant, à la virtuosité ostentatoire.
Comme dans Brown Bunny où le moindre craquelage, le moindre bruit, le moindre sanglot comblent les bavardages vains, Electroma cherche la déconstruction, le vide, l'épure pour que l'émotion surgisse au moment le moins attendu. Même si les costumes de robot sont estampillés Dior, ce film est tout sauf mode, tendance, complaisant. A défaut de taper ostensiblement à l'oeil du spectateur, il le fait pénétrer dans une dimension organique. En confrontant des inspirations et des intuitions, toujours à deux doigts du pastiche prétentieux sans se vautrer, les Daft Punk brouillent les pistes identitaires avec élégance. Lors de la présentation au dernier festival de Cannes, ils étaient venus avec une bande de clones. Là-bas, le film a fait l'effet d'un feu de paille. Un joujou poseur et boboïsant pour happy-few adeptes de la transcendance du néant? Pas vraiment. Plus concrètement, il s'agit de la mise à mort d'un groupe schizo qui, arrivé au bout de sa lassitude, a songé à faire route séparée. C'est l'une des interprétations possibles et il y en a d'autres. Sa subtilité n'a visiblement pas retenu l'attention et le film est longtemps resté planqué dans la catégorie des bizarreries expérimentales chichiteuses honteuses.
Or, envers et contre tous, Electroma possède une vraie identité visuelle, une exigence du plan qui dure et ressemble à un trip hallucinogène fantasmé. Avec sa divine bande-son qui propose du Sébastien Tellier et du Curtis Mayfield. Sous l'apparente placidité de ce road-movie existentiel, s'agitent des tonnes de choses subliminales et non moins stimulantes qui font qu'on oublie pas vraiment Electroma, denrée trop rare qui reste coincée dans notre cerveau. Afin que sa puissance nous étreigne discrètement. Expérience ardue, on en convient, avec de longues plages silencieuses, des respirations, des répétitions, des images équivoques, de purs moments d'extase. Mais expérience mille fois plus stimulante que tout ce qu'on peut voir actuellement à l'affiche. Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo y démontrent que le cinéma semble avoir été créé pour la musique. Nul doute d'ailleurs que Electroma parle aussi pour les autres. Parions que si les Boards of Canada avaient voulu réaliser un film, ils auraient certainement fait ce même précipité punk un peu autiste, un peu glacé, un peu très beau.
LES DAFT PAR MICHEL GONDRY
"Pour le clip d'Around the World, les Daft Punk m'avaient parlé d'une chorégraphie parce qu'ils aimaient beaucoup la danse. Vous vous souvenez de la ligne de basse de Good Times de Chic? (Il chante). Les Rapper's Delight ont fait leur premier rap commercial sur cette ligne de basse. On peut considérer que c'est le fondement du genre. Depuis que je suis adolescent et que je connais cette chanson, j'ai toujours imaginé un petit bonhomme qui monte des escaliers et suit cette ligne de basse. Quand j'ai entendu ce morceau des Daft Punk, j'ai repensé à ce principe. Il a été utilisé dans plein d'autres morceaux. Quand on écoute Another one bites the dust, de Queen ou même Captain Sensible, on retrouve les deux mêmes accords qui sont des septièmes mineurs, des accords très proches du blues que l'on fait passer en boucle. A partir de là, j'ai développé le concept avec les voix des robots en imaginant une sorte de Robocop qui avançait en fonction de la musique. Il y a quatre instruments avec la boîte à rythme et le principe de Daft Punk consiste à pousser la boucle au maximum. Et juste avant que ça devienne chiant, ils passent à l'étape suivante en complexifiant. Il y a une construction très rigoureuse qui m'a servi pour construire la chorégraphie que j'ai faite avec Bianca Li au niveau de la construction géométrique dans le temps et dans l'espace. Chaque instrument est représenté par un groupe de quatre danseurs. Quand on entend la basse, on voit les bassistes qui montent et qui descendent. La guitare qui joue comme un synthé, ce sont les squelettes parce que ça gratte un peu. La boîte à rythme, c'était une association avec Michael Jackson et la chirurgie plastique. Immédiatement, j'ai pensé aux momies. Les bassistes ont des petites têtes et de grands corps parce qu'ils sont physiques. Le synthé disco est représenté par les filles en tenue des années 20 car le disco est une sorte de revival du charleston. Une fois que j'avais tous ces éléments, je les ai alignés de manière mathématique."
Un homme à tête de chien se balade dans les rues new-yorkaises avec une jambe dans le plâtre et un appareil qui diffuse Da Funk à fond. Le clip date de 1994. Il est réalisé par Spike Jonze. Le personnage principal croise en un temps record une multitude de personnages avec lesquels il noue aucun lien affectif durable. A travers cette historiette, la peinture assez noire et dérangeante d'un monde déshumanisé. A l'époque, Jonze n'était pas connu et n'avait pas encore réalisé de clips pour Beastie Boys, Bjork ou REM. Chez lui, les idées les plus folles sont admises. Produire une fausse troupe de danse (très) amateur pour Fatboy Slim, plonger Björk dans une comédie musicale, intégrer le groupe Weezer à un épisode de Happy Days, transformer son épouse en gymnaste professionnelle pour les Chemical Brothers. Depuis, on le connaît comme cinéaste très doué de Dans la peau de John Malkovich et Adaptation, tous les deux adaptés d'un scénario de Charlie Kaufman.
Romain Le Vern