Thomas Bangalter : La musique, on la fait principalement pour nous et en ce sens, nous sommes très contents de Discovery. Et puis, l'avantage du Daft Club que nous avons créé sur le Net, c'est qu'à partir de l'album, on peut se projeter sur le futur. C'est l'avantage du système que nous avons développé : à la fois donner un album fini, Discovery, la possibilité de suivre l'évolution des chansons existantes et aussi l'occasion de découvrir choses à venir, inédites. On a passé beaucoup de temps sur chaque morceau en ayant la volonté, dans un deuxième temps, d'avoir de la matière pour les remixer de façon différente. Contrairement au premier album et à cette recherche de la version dancefloor ultime, la plupart des morceaux de Discovery sont appelés à être retouchés, via le Daft Club, dans des versions plus minimales' C'est comme si on avait préparé à l'avance la matière des samplings ou de reprogrammation dérivables.
Pendant l'enregistrement de Discovery, vous êtes-vous fait peur devant l'ampleur du chantier ou aviez-vous, en permanence, le plan d'ensemble de l'album ?
Guy-Manuel de Homen-Christo : Entre les deux albums, on a commencé, pendant trois ans, par collecter des idées, des samples. C'est en expérimentant que s'est dessiné Discovery et le changement par rapport à Homework. Ça s'est passé très naturellement, comme un groupe qui répète. La sélection de ce qu'on aimait ou pas se fait très vite, on ne part pas de cent morceaux pour arriver à quatorze. Dès le départ, nous avons cherché à uniformiser la base, pour que l'album soit cohérent dans son ensemble. C'est pour ça que nous avions besoin d'un premier single comme One more time, pour servir de transition, de lien avec notre passé.
T.B. : Contrairement au premier album, nous avons vite eu une idée très précise de ce qu'on attendait de cet album. Du coup, les morceaux sont nettement plus travaillés que sur Homework et le disque s'est fait dans un processus plus patient, plus organisé que d'habitude. La grande peur, c'était de ne pas parvenir à atteindre ces buts grâce à la production, de ne pas pouvoir retranscrire ce qu'on entendait dans nos têtes.
Avec une matière première aussi complexe et vaste que celle que vous avez utilisé sur Discovery, beaucoup de groupes se seraient noyé. Des maniaques comme My Bloody Valentine se seraient perdus dans un tel dédale.
G-M.H : Qu'est-ce qu'il devient, Kevin Shields ? (Thomas lui dit qu'il joue parfois avec Primal Scream)? J'adorais Loveless. Chaque artiste est, à sa façon, tourmenté par son travail. Se rendre dingues, ce n'est pas notre truc. C'est rare que l'on bosse sur un morceau et qu'il ne se passe rien. Entre les deux albums, ça n'est arrivé qu'une fois ou deux : en réécoutant les morceaux, on se rendait compte que ça n'allait pas, qu'on ne pouvait rien faire pour les rendre intéressants. Quand on est arrivé au bout, à la limite de ce qu'on peut faire, on laisse tomber. Autrement, on n'a pas de mal à terminer. On n'essaie jamais d'atteindre la perfection. Il faut que ça reste humain, qu'il y ait des défauts. Les petites maladresses peuvent rendre le morceau intéressant.
Vous sentez-vous dans un camp, dans une famille ?
T.B. : Notre camp, c'est celui qui refuse de camper, qui veut continuer d'avancer, qui prône l'ouverture d'esprit. En réaction à ce qui a pu se passer dans le rock et en réaction aussi à ce purisme, à l'immobilisme qui pourrait vite menacer les musiques électroniques.
Votre ouverture d'esprit est flagrante sur Discovery alors qu'Homework parait aujourd'hui plus étroit.
T.B. : La musique que nous avons jouée jusqu'à présent n'est pas la seule que nous aimons. Nos goûts musicaux sont très vastes. Un premier album, c'est fatalement réducteur. Un trompettiste de jazz n'écoute pas forcément que de la trompette et que du jazz. Il y a plein de choses dans l'art et la musique que nous aimons beaucoup et dont nos disques n'ont pas encore tenu compte.
Cet album est-il un fuck off retentissant au bon goût officiel ?
T.B. : Il s'agissait de revenir à l'innocence d'un enfant de 5 ans, qui écoute la musique instinctivement, qui ne connaît pas la honte, le bon goût officiel. Beaucoup de gens regardent des émissions de télé et n'osent pas ensuite l'avouer. Nous voyageons avec tous nos bagages.
Avez-vous l'impression de servir de pont entre underground et grand-public, comme le firent Bowie ou Björk ?
T.B. : C'est vrai que, pour le premier album, on l'a réussi. L'idée était vraiment de faire de la musique électronique minimale et de la présenter au grand public. C'était franchement insensé ? et très agréable pour nous ? de sortir des morceaux comme Rollin' & Scratchin' sur une maison de disques comme Virgin. Ça prenait un sens différent que si ces chansons étaient sorties sur un label indépendant.
Vous êtes très discrets sur le front des remix. Est-ce par manque de temps ou par philosophie ?
T.B. : Si on a fait le remix de Scott Grooves en 99, c'est parce que le disque sortait chez Soma et que ce sont des amis. Là aussi, on n'en fait qu'à notre tête, que ça plaise ou non. Personne ne t'oblige à faire des remixes à la chaîne.
G-M.H : Il y a aussi une question de temps, de priorité. Ce temps, nous préférons le consacrer à l'écriture ou alors, à des collaborations. Nous avons reçu des propositions pour quelques collaborations, certaines se feront peut-être. Il fallait avant tout finir Discovery avant de se lancer dans un autre chantier, il était inconcevable de s'éloigner de cette direction. Qui ? Janet Jackson (rire gêné)? Oui, effectivement, nous avons reçu plusieurs offres. Avec elle, pourquoi pas.
Comment Daft Punk a-t-il vécu le succès de Thomas avec Stardust ?
G-M.H : On s'est toujours donné le droit d'avoir nos propres projets, nos propres collaborateurs, nos propres labels. Quand Thomas est en tête de tous les hit-parades avec Music sounds better with you, je pourrais me poser des questions, m'inquiéter. Mais non : ça me fait plaisir.
T.B. : Mon succès avec Stardust, c'est totalement lié avec ce que j'ai fait auparavant avec Daft Punk et Guy-Manuel' Je le rends indirectement responsable de ce morceau et de son succès. Daft Punk a autant aidé Stardust que l'inverse. Ce succès n'a donc jamais été une menace, mais un réconfort : il s'inscrit, s'intègre dans la logique du groupe.
Vous possédez l'un et l'autre vos labels, Roulé et Crydamoure. Ces activités parallèles sont-elles nécessaires à la survie de votre couple musical ?
G-M.H : Ça nous permet de sentir que nous ne sommes pas obligés de faire des choses ensemble. Ce n'est en aucun cas un laboratoire d'expérimentation pour Daft Punk, juste un moyen de canaliser nos envies de musiques quand nous ne travaillons pas ensemble. Faire un album de quatorze morceaux tous les quatre ans, c'est fatalement frustrant.
T.B. : Entre les deux labels, il n'y a aucune jalousie, comme il n'y a aucune jalousie entre nous deux. Sur Discovery, tout est signé de nous deux alors que certains morceaux ont plutôt été écrits par moi et d'autres par Guy-Manuel. Ça ne nous intéresse pas de faire la différence, nos goûts sont trop similaires, on sait parfaitement ce qu'on doit garder pour Daft Punk quand nous travaillons chacun de notre côté.
Avez-vous découvert, entre les deux albums, des disques qui ont infléchi votre vision de la musique ?
T.B. : Il y a un single qui m'a vraiment retourné, c'est le Windowlicker d'Aphex Twin, un travail très impressionnant sur le collage et le son. Et puis aussi Radiohead, j'admire leur démarche sur Kid A. C'est rassurant qu'un disque aussi obscur trouve le grand public, qu'il soit compris ? il fait vraiment avancer les choses. Je me sens plus proche d'eux que de beaucoup de gens dans la dance. Aujourd'hui, j'arrive à être plus intéressé par la démarche générale que par la musique, par des chansons comme Everything in it's right place. Comme nous, ils ont l'air de faire exactement ce qu'ils veulent ? et ils sont fiers de le montrer.
G-M.H : La musique classique a pris de l'importance dans ma vie et Discovery s'en ressent parfois un peu. Sinon, c'est surtout des producteurs hip-hop qui m'ont impressionné, des gens comme Timbaland. Il est arrivé avec un nouveau son, qui a tout changé. J'adore aussi des producteurs qui s'autorisent toutes les directions, comme les Neptunes (Kelis?) ou Outkast, l'ouverture du hip-hop à d'autres influences, cette façon de laisser tomber l'agressivité. Sinon, dans le rock, il y a toujours des groupes qui me passionnent, comme Ween ou Ph nix. Leur album nous a beaucoup touchés, il reflète bien l'ouverture d'esprit dont nous sommes militants. J'aime son côté hobby musical' : se faire découvrir des musiques, se passer des albums que plus personne n'écoute.
Le rock a connu beaucoup de groupes qui, comme vous, jouent sur les masques. Entre Kraftwerk et Kiss, où se situe Discovery ?
G-M.H : Il ne faudrait pas non plus oublier les Residents et Aphex Twin. Entre Kiss et Kraftwerk, le nouvel album se situe sans doute au milieu.