Donc oui au premier abord IRREVERSIBLE est un film racoleur dégueulasse, mais non. Car même si les intentions originelles de l'auteur sont un peu "troubles" il fait de son métrage une expérience cinématographie rare. Cinéphage dans l'âme, je recherche dans les salles obscures une émotion, un instant. Que ce soit le rire, la tristesse, la détente, le cinéma peut nous offrir toute une gamme de sensations qui ne sont pas forcément à notre portée au quotidien. Le processus d'identification à un personnage ou à une situation particulière nous implique pendant la projection mais aurait tendance à nous libérer lorsque le générique de fin défile.
IRREVERSIBLE va beaucoup plus loin. Nous avons affaire là à un cinéma physique. Dès le générique de fin (au début du film) on se surprend à incliner la tête, les infra basses vous remuent les viscères, la caméra virevolte... On est totalement perdu, sans repères, ni haut, ni bas. Un mauvais trip sous X ? Pire. Noé nous prend de force dans la folie de Marcus (Vincent Cassel) à la recherche d'un certain Le Tenia (Jo Prestia), le mec qui aurait sauvagement violé sa femme Alex (Monica Bellucci). Il est accompagné de Pierre (Albert Dupontel), l'ex d'Alex, qui essaie de le raisonner, de ne pas s'enfoncer dans ce merdique backroom : Le Rectum.
Beaucoup se seront arrêtés là. Trop difficile à voir, trop dur, trop mal à la tête... on taxera aussi le réalisateur d'homophobie. Histoire de se rassurer, de refuser une réalité. Effectivement il n'y a pas de justification particulière à ce que ce soit dans un des lieux les plus extrêmes qui concerne cette communauté sexuelle ; évidemment le pendant hétérosexuel tout aussi nauséabond pour certains est à l'autre coin de la rue. Mais cette accusation (sans réelle justification) n'a pas plus de valeurs que celle de racisme dans LE FABULEUX DESTIN D'AMELIE POULAIN !
Noé maîtrise le langage du cinéma, reprend des concepts déjà explorés pour les pousser dans leurs derniers retranchements, jusqu'à l'extrême donc. Le film suit de manière déchronologique en douze plans séquences la soirée d'un couple où tout va basculer. Cette narration à l'envers avait été utilisée récemment dans le très bon MEMENTO (primé à Cognac), et c'est d'ailleurs ce dernier qui est crédité par le réalisateur quant à la reprise de ce système. Et c'est ici que réside une des clés de l'intelligence du film. Un viol, une vengeance on aurait tendance à croire au déjà vu. LA DERNIERE MAISON SUR LA GAUCHE, I SPIT ON YOUR GRAVE proposent cette même thématique. A ceci près que l'évolution chronologique des faits a la fâcheuse tendance à justifier, à excuser, l'acte de vengeance. De plus, l'identification (et si cela m'arrivait ?) se borne sensiblement à la durée du métrage (comme je l'expliquais plus haut). --- Maintenant ami lecteur si tu n'as jamais vu ce film je t'invite à passer au chapitre suivant pour ne pas déflorer LA clé du film. --- L'intelligence d'IRREVERSIBLE, donc, réside dans le lent, mais brutal, désamorçage de cette soif de vengeance. Chaque coup d'extincteur faisait l'écho dans nos esprits aux futurs assauts sodomiques subis par Alex, il ne méritait que cela ce type, il ne méritait pas de vivre. Chaque phrase du caïd local à Marcus troublait nos valeurs morales de non violence, qui pourtant nous apparaissaient comme acquises ! Noé va finir par me convaincre, il va me faire regretter de ne pas avoir aidé Pierre tout à l'heure. On arrive dans le tunnel rouge, celui qui se casse en deux. Et la bombe à retardement déposée à mon insu dans mon esprit explose sans prévenir. Il faut bien lever le doute : ce n'est pas Le Tenia qui est massacré dans le Rectum. Alors que nous sommes témoins de l'horreur, plaqués au sol comme Alex, impuissants ; alors que les mots nous poignardent les tympans ; IRREVERSIBLE a justifié son titre.