SOUDAIN LE VIDE
Un film de Gaspar Noé
Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roay, Masato Tanno
Durée : 2h30
Gaspar Noé a toujours été passionné par la représentation de la subjectivité au cinéma. Dans Carne et Seul contre tous, des monologues intérieurs permettaient de partager les pensées du boucher. Cette fois-ci, il fait entrer le spectateur en communication avec un homme (Oscar, dealer junkie) par le regard de son esprit et l'errance de son âme. Son instinct de survie, c'est une soeur (Linda), strip-teaseuse dans une boîte de nuit. A travers des hallucinations et des sensations psychédéliques post-mortem, Noé dessine par bribes l'identité et le passé d'un homme filmé de dos dont on recompose le visage. Un peu à la manière des films purgatoires comme Je t'aime, je t'aime, d'Alain Resnais et Seconds, de John Frankenheimer, la narration fragmentée mélange des événements passés et présents pour organiser un tumulte kaléidoscopique. La clef du récit, c'est le Bardo Thödol (Livre tibétain des morts), un texte du bouddhisme tibétain cité à deux reprises comme une référence pour le personnage principal, décrivant les états de conscience et les perceptions entre la vie et la renaissance d'un homme.
SOUDAIN LE VIDE de gaspar noé
Dans Irréversible, Gaspar Noé introduisait le récit avec le Boucher (Philippe Nahon), boule rustre de misanthropie, avant de progresser vers une forme de cinéma plus abstraite. Soudain le vide en est la continuité labyrinthique, reprenant certains thèmes communs comme la vengeance, le destin, la prémonition (le rêve de la Licorne, bien entendu). Surtout, le récit évolue d'un enfer sous LSD vers un paradis vert de l'enfance, de la mort à la vie, de l'intoxication à la pureté pour faire ressentir cette présence métaphysique des choses qui dévastent, dépassent et portent. Armé d'une mise en scène hallucinante (fluidité des mouvements, contiguïté dans le plan, enchaînement virtuose), d'influences soviétiques (Pavel Klushantsev, Wojciech Has) et underground (Kenneth Anger), de stroboscopes hérités de The Flicker, de Tony Conrad, d'un discours aussi naïf qu'apaisé et d'effets spéciaux inédits, Noé sculpte un univers interlope en apesanteur dont il cherche à préserver le mystère tout en l'inscrivant à même la pellicule. La dernière partie qui transforme Tokyo en immense baisodrome achève de rendre l'expérience unique et la relation frère-soeur indestructible, rendue exclusive par un traumatisme et une peur de se perdre le lendemain, atteint un sommet de romantisme. Si dans 2001, l'odyssée de l'espace, Kubrick représentait l'infini, Noé montre lui dans Soudain le vide, ce qui se passe après la mort. Entre ses fantasmes sexuelles et son obsession paternelle, il filme l'invisible, l'inexpliquable. Pourquoi on vit? Pourquoi on baise? Pourquoi on meurt? C'est tragique et éblouissant.