Oscar et sa soeur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d’une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu’il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa soeur de ne jamais l’abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire.
Cette chronique est sponsorisée par la Les joyeux Compagnons du Crystal Meth.
Que l’on adore ou abhorre le cinéma rogue et provocant de Gaspar Noé, il faut lui concéder une filmographie au caractère... intransigeant. À l’instar de ses side-projects musicaux (Mano Solo, Placebo), porno et militant (Sodomites, Sida,...), ses deux précédents longs métrages Seul Contre Tous (1998) et Irréversible (2002) ont le mérite de cracher (du sang) sur les concessions. Dans Enter The Void, Gaspar Noé a révisé son Livre des Morts tibétain et se penche sur la Réincarnation. Dans un Tokyo psychédélique de rigueur, voyage en vue subjective d’une âme sur fond de drame fraternel / sororel. Que l’on adore ou abhorre...Enter The Void défonce.
Le pitch est simple... Oscar, dealer plongé dans le Bardo Thödol - un charmant petit bouquin tibétain qui décrit les états entre la mort et la Renaissance, a juré à sa petite sœur stripteaseuse de ne jamais se séparer. Ever. En plein trip à la DMT (une substance psychotrope proche de celle sécrétée par le corps humain lors d’une Near Death Experience), le jeune homme se prend une bastos et claque sur le coup. À partir de ce moment, c’est Tokyo Parano ; l’esprit entreprend un long voyage à la recherche d’un corps habitable. Le pitch est simple, l’intérêt est donc ailleurs.
Pensé sous champi’, Enter The Void est d’abord une œuvre profondément sensorielle ; le générique accéléré et stroboscopique, propulsé par un son insupportablement redondant, prévient le spectateur : à la manière des étapes indispensables à la réincarnation, il faudra ingérer, affronter puis transpirer le film. Car ce nouveau Gaspar Noé se révèle, plus que jamais, intiment viscéral - indépendamment de la volonté de filmer au cœur de l’âme et au cœur d’Oscar le décédé. Le réalisateur d’origine argentine explique s’inspirer de La Dame du Lac, métrage de 1947 dans lequel le cinéaste Montgomery filme intégralement à la première personne, une caméra derrière les yeux du personnage pour une empathie maximum et volontiers inconsciente. Noé cite également le prologue du Strange Days de Kathryn Bigelow (Démineurs) dans lequel, là aussi, l’objectif représente les pupilles du personnage principal. Le procédé, d’abord déstabilisant, permet à Noé de représenter a volo les effets hallucinatoires provoqués par l’inhalation de DMT. En témoignent une séquence foutrement psychédélique, blindées d’effets visuels épileptiques dignes - remember - d’un screensaver Windows Media Player de luxe. Réalisées par Pierre Buffin, directeur artistique des effets visuels sur Spider-Man 3, Silent Hill ou La Cité des Enfants Perdus, cette interminable plongée chez les Beatles époque Revolver installe le “trip” pandémonium avant de nous présenter la deuxième partie du film, planante dans tous les sens du terme.
Voir ce film par lendemain de cuite est une énorme prise de risque pour le crâne à peu près propre du spectateur de devant. Après le décès du personnage principal, le cadrage est tantôt en vue à la troisième personne à hauteur de nuque du personnage principal lors des ballades temporelles (le mec revoit une partie de sa vie), tantôt la caméra intègre le corps immatérielle (l’âme) tout en conservant la vue subjective. Dans cette dernière partie, Gaspar Noé enchaîne donc des plans-séquences dantesques, cadrant vers le sol, surplombant l’action ; et le public se sent autant spectateur qu’acteur par procuration, l’effet vaporeux et les enchaînements de flashs spatiotemporels fatiguent mais provoquent chez celui qui le veut bien - comprenez : qui n’est pas en train de vomir son cerveau -un irrémédiable malaise voyeur et pénétrant, violent et répugnant. On accroche ou décroche.
Comme d’habitude, Noé propose un cocktail acide dans lequel le sexe copule avec la violence physique et morale. Sans dissocier l’amour partagé de Linda (incroyable Paz De La Huerta, chaude comme la braise et seule actrice pro du trio de "tête") pour son frère et la brutalité de la mort inattendue, ces deux heures et trente minutes de Enter The Void offre une tournée des bars sous forme de cauchemar existentiel. Artiste exclusif et rentre-dedans, Noé oublie parfois une partie du public en voulant à tous prix coller à la précision, aux étapes entre le trépas et la renaissance. De même, l’ami Gaspar se perd en détails érotiques pas toujours pertinents - mais, malgré tout, cohérents du point de vue d’un cinéaste qui pense le cul comme moteur number one de la société. Enter The Void, film abstrait et surréaliste éminemment exigeant, aux effets très aléatoires ; une expérimentation post-mortem poudreuse dont l’immersion dépend de la sensibilité de chacun.
Pour distiller encore plus d’âpreté à l’affaire, le réalisateur-scénariste choisit des visages inconnus et sélectionne un casting de non-professionnels. Les oiseaux de nuit sans expérience face caméra distillent une brutalité, une sincérité et une simplicité idéale et poignante. Entourant ce fragile édifice, sale et grave tableau spirituel, l’ambiance sonore cotonneuse devient indissociable du délire visuel de Gaspar Noé. Revenu de Irréversible, le Daft Punk Thomas Bangalter propose une ambiance sonore qui, couplée au mixage formidable de Lars Ginzel, achève d’installer un climat rarement aussi pesant au cinéma. Force et faiblesse d’un film qui coupera méchamment la salle en deux catégories : ceux qui n’accrochent pas à l’expérience et aux épuisantes déviances de Enter The Void (errances redondantes dans le ciel japonais, délires hallucinogènes dispensables) et ceux qui ne sont pas contre un bon gros shoot mystique avant d’aller manger MacDo.
Difficile voire absurde de mettre une note à Enter The Void, trip psychédélique et drame hallucinogène qui relève davantage de l’expérience sensitive que du cinéma
expérimental. Dérangeant longtemps après absorption, le nouveau et futur controversé Gaspar Noé n’en est pas moins harassant - de par son format (par ailleurs totalement justifié) de plus de
2h30 - et écrasant de puissance, celle dégagée par un délire camé abstrait, âpre et sexuel, devant lequel beaucoup resteront hermétiques. Il n’empêche que Enter The Void retourne le
cerveau pour pas cher et sans effets néfastes à long-terme. Une drogue que l’on ne qualifiera décemment pas de “douce” mais d’alternative. Comme le ciné de Noé. Fais tourner.
source : http://www.geekculture.fr





